‹ Œuvres de Le SageChapitre 18 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. V

voisinage. Elle me répondit qu'il y en avoit une excellente à deux pas de sa maison, que l'on y étoit bien servi , et qu'il y alloit quantité d'honnêtes gens. Je me la fis' enseigner et je m'y rendis bientôt. J'entrai dans une grande salle qui ressembloit assez à un réfectoire. Dix à douze hommes, assis à une longue table couverte d'une nappe mal propre, s'y entretenoient en mangeant chacun sa petite portion. L*on m'apporta la mienne , qui dans un autre temps sans doute m'auroit fait regretter la table que je veriois de perdre. Mais j'étois alors si piqué contre l'archevêque , que la frugalité de mon auberge me paroissoit préférable à la bonne chère qu'on faisoit chez lui. Je blâmois l'abondance des mets dans les repas; et, raisonnant en docteur de Valladolid ' : Malheur , disois-je , à ceux qui fréquentent ces tables pernicieuses où il faut sans cesse être en garde contre sa sensualité, de peur de trop charger son estomac! Pour peu que Ton mange , ne mange-t-on pas toujours assez ? Je louois dans ma mauvaise humeur des aphorismes que j'avois jusqu'alors fort négligés..

Dans ie temps que j'expédiois mon ordinaire, sans craindre de passer les bornes de la tempérance, le licencié Louis Garcias, devenu curé de Gabie de la manière que je l'ai dit ci-devant, arriva dans \^ salle. Du moment qu'il m'aperçut , il vint me saluer d'un air empressé , ou plutôt en faisant toutes les démonstrations d'un homme qui sent une joie excessive. Il me ' serra entre ses bras, et je fus obligé d'essuyer un très iong compliment sur le service que je lui avois rendu,

* Allusion à la doctrine du docteur Sangrado , livre ii , chap. m.

Il me fatiguoit à force de se montrer reconnoissant. Il se plaça près de moi en me disant : Oh! vive Dieu! loon cher patron, puisque ma bonne fortune veut que je vous rencontre, nous ne nous séparerons pas Sans boire^ Mais, comme il n'y a pas de bon vin dans cette auberge, je vous mènerai , s'il vous plaît , après notre petit dîner dans un endroit où je vous régalerai d'une bouteille de Lucène des plus secs, et d'un muscat de Foncaral exquis. Il faut que nous fassions cette débauche : ne me refusez pas, je vous prie , cette satisfaction. Que n'ai-je le |3onheur de vous posséder quelques jours seulement dans mon presbytère de Gabie ! vous y seriez reçu comme un généreux Mécène à qui je dois la vie aisée et tranquille que j'y mène.

Pendant qu'il me tenoit ce discours, .on lui apporta sa portion. Il se mit à manger , sans pourtant cesser de me dire par intervalles quelque chose de flatteur. Je saisis ce temps-là pour parler à mon tour, et comme il n'oublia pas de me demander des nouvelles de son ami le maître d'hôtel , je ne lui fis pas un mystère de ma sortie de Tarchevêché. Je lui contai même jusqu'aux moindres circonstances de ma disgrâce, qu'il écouta fort attentivement. Après tout ce qu'il venoit de me dire, qui ne se seroit pas attendu.à l'entendre , pénétré d'une douleur reconnoissante , déclamer contre l'archevêque? Mais c'est à quoi il ne pensoit nullement; au contraire, il devint froid et rêveur , acheva de dîner sans me dire une parole ; puis, se levant de table brusquement , il me salua d'un air glacé , et disparut. L'in^ grat, ne me voyant plus en état de lui être utile, s'épargnoit jusqu'à la peine dé me cacher ses sentiments.

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