LIVRE X, CHAP. X. i6j
tirer ûe sa poche trois réaux qu'il me donnoit à dépenser par jour, me laissant la liberté de faire ce qu'il me plairoit jusqu a dix heures du soir : pourvu que je fusse à rhôtel quand il y rentroit, il étoit fort content de moi. Il me fit faire un pourpoint et un haut*de-<^hauses de livrée, avec quoi j'avois tout Tair d'un petit commis* ûônnaire de coquettes* Je m'accommodois bien de ma condition, et certainement je n'en ppuvois trouver une plus convenable à lAon humeur. ,
Il y'avolt déjà près d'un mois que je inenois une vie si heureuse , lorsque mon patron me demanda si j'étois satisfait de lui; et, sur la réponse que je fis qu'on ne pouvoit l'être davantage. Eh bien ! reprit-il , nous partirons donc demain pour Séville, où mes affaires m'^ppellentt Tu ne sera^ pas fâché de voir cette capitale de l'Andalousie. Qui. n'a pas i^u Séi^ille^ dit le proverbe, n'a rien vu. Je lui témoignai que j'étois prêt à te suivre partout. Dès le même jour le messager de Séville vint prendre , à l'hôtel garni , un grand coffre oii étoient toutes les nippes. de nM>n maître, et le lendemain nous partîmes pour l'Andalpusie.
Le seigneur di;>n Abel étoit si heureux au jeu, qu'il ne perdoit que quand il vouloit; ce qui Tobligeoit à changer souvent de lieu j^oulv ^ dérober au ressentiment des dupes , et ce qui étoit la cause de notre voyage. Étant arrivés à Séville , nous prîmes un làgenient daiis un hôtel garni auprès de la porte de Cordoue, et ]»ous recommençâmes à vivne atnnme à Tolède. Mats mon patron trouiRa de la différence ent^e ce» deu9L villes. Il rencontra des joueurs qui jouoient aussi hetveu&ement que lui dans les tripots de Séville ; de
sorte qu'il en revenoit quelcjuefois fort chagrin. Un ^natin qu'il étoit encore de mauvaise humeur d'avoir perdu cent.pistoles le jour précédent, il me demanda pourquoi je n'avois pas porté son linge sale chez une dame qui avoit soin de le blanchir et de le parfumer. Je répondis que je ne m'en étois pas souvenu. Là-dessus, se mettant en colère , il m'appliqua sur le visage une demi-douzaine de. soufflets si rudement, qu'il me fit voir plus de lumières^ qu'il n'y en âvoit dans le temple de Salomcm. Tenez, petit malheureux., me dit-il, voilà pour vous apprendre à devenir attentif à vos devoirs. Faudra-t-il donc que je sois après vous 'sans cesse pour vous avertir de ce que vous avez à faire ? Pourquoi n'êtes-vous pas aussi hs^ile à servir qu'à manger ? Ne sàuriez-vous , puisque vous n'êtes pas une bêti; , prévenir mes ordres et mes besoins? A. ces mots il sortit de son appartement , où' il me laissa très mortifié d'avoir r^çudes soufflets pour une faute si légère, et bien résolu d'en tirer vengeance si Toccasions'en présentoit^
Je ne sais quelle aventure lui arriva peu de temps après dans un tripot; mais un soir il revint fort échauffé. Scipion, me dit-il, j'ai résolu d'aller en Italie-, el je dois m'embarquer' après -demain Mir un vaisseau qui s'en retourne à Gênes* J'ai mes raisons pour faire ce voyage ; je crois que tu voudras bien m'accompagner , et profiter d'une si J:>elle occasion de voir le plus charmant pays qu'il y ait au monde. Je fis réponse que je rie demandois pas* mieux; je témoignai memcde l'impa-* tience de voir lltalie , 'mais eh même temps je me promis bi^i de disparôîtire au moment qu'il faudroit partir. Je m'imaginois par là me veiiger^de- mon-n]iaîlre,