‹ Œuvres de Le SageChapitre 207 sur 321 · LIVRE X, CHAP. X. SjS · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. X. SjS

d'abord dans la pièce et fait un long monologue; comme c'étoit moi q.ui faisois ce personnage, j'ouvris la scène par une tirade de vers qui aboutissoit à dire que ne pouvant me défendre des charmas du sommeil, j'allois m'y abandonner. £1:1 même temps je me retirai dans les coulisses, çt me jetai sur le lit de gazon qui m'y avoit été préparé; mais^ au lieu de m'y endormir, je me mis à rêver au moyen de pouvoir gagner la rue, et me sauver avec mes habits royaux. Un petit escalier dérobé, par où l'on descendoit sous Le théâtre et dans la salle, me parut propre à l'exécution de mon dessein. Je me levai légèrement; et, voyant que personne ne prenoit garde à moi, j'enfilai cet esca],ier qui me conduisit dai^ la salle dont je gagnai la porte, en criant : Placçyplace^ je vais changer d^ habit. Chacun se rangea pour me laisser passer; de sorte qu'en moins d'une minute je sortis impunément du palais à la faveur dç la nuit, et çie rendis à la maison du vaillanjL, mon aini.

Il fut dans le demiçr étonnement de me voir vêtu comme j'étois. Je le mis au fait, et il en rit de tout son cœur. Puis, m'embrasent avec d'autant plus de joie qu'il se flattoit de la douce espérance d^avoir part ^ux dépouilles du roi de Léon , il npe félicita d'avoir fait un si bes^u co^p, et me dit que si je fte me démentoiis pas dans la suite ^ je ferois un jour du bruit dans le monde par mon esprit. Après nou^ êt^e égayés tous deux et bien épanoui la ratç , je dis au brave : Que ferons-nous de ce ricl^e habillement? Qûecela^ne vous embarrasse point, me répondit - il. Je conno'is un hofinête fripier qui, sans téipoigner la moindre curiosité, achète tout ce qu'on xçut lui vendre , pourvu

qu'il y trouve bien son compte. Demain matin j'irai le chercher, et je vous l'amènerai ici. En effet le jour suivant lé brave sortit de grand matin de sa chambre, oïl il me laissa au lit, et revint deux heures après avec le fripier , qui portoit un paquet de toile jaune. Mon ami, me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagnez de Ségovie, fripier plein d'honneur et de bonne foi s'il en fut jamais, et qui,- malgré le mauvais exemple que ses confrères lui donnent, se pique de la plus scrupuleuse intégrité. Il va vous dire au juste ce que vaut l'habillement dont vous voulez vous défaire , et vous pourrez vous en tenir à son estimation. Oh! pour cela oui, dit le fripier. Il faudroit que je fusse un grand misérable , pour priser, une chose au-dessous de sa valeur. C'est ce qu'on ne m'a point encore reproché , Dieu merci , et ce qu'on ne reprochera jamais à Ybagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta -t-il, les bardes que vous avez envie de vendre; je vous dirai en conscience ce qu'elles valent. Les voici, lui dit le brave en les lui montrant; convenez que rien n'est plus magnifique: remarquez la beauté de ce velours de Gênes et la richesse de cette garniture. J'en suig^ enchanté, répondit le fripier après avoir examiné l'habit avec beaucoup d'attention; rien n'est plus beau. Et que pensez-vous des perles fines qui sont à cette couronne? reprit mon ami. Si elles étoient plus rondes, repartit Ybagnez, elles seroient inestimables; cependant , telles qu'elles sont , je les trouve fort belles , et j'en suis aussi content que du reste. J'en demeure d'accord, continua- t-il, et j'aime à rendre justice. Un fourbe de fripier, à ma place, affecteroit de mépriser

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