‹ Œuvres de Le SageChapitre 21 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. VI. 4l · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. VI. 4l

drement , sans lui donner des marques de mon amitié. £h bien! moucher Gil Blas , continua-t-elle en m'apostrophant de nouveau , dites -moi des nouvelles de la famille ; dans quel état Pavez- vous laissée?

Ce discours m'embarrassa d'abord ; mais j'y démêlai bientôt les intentions de Laure ; et, secondant son artifice, je lui répondis d'im air accommodé à la scène que nous allions jouer tous deux : Grâces au ciel, ma sœur, nos parents sont en bonne santé. Je ne doute pas, repritelle , que vous ne soyez étonné de me voir comédienne à Grenade; mais ne me condamnez pas sans m'entendre. Il y a trois années, comme vous savez, que mon père crut m'établir avantageusement en me donnant au capitaine don Antonio Cœllo^ qui m'amena des Asturies à Madrid où il avoit pris naissance. Six mois après que nous y fûmes arrivas, il eut une affaire d'honneur qu'il s'attira par son humeur violente. Il tua un cavalier qui s'étoit avisé de faire quelque attention à moi. Le cavalier appartenoit à des personnes de qualité qui avoient beaucoup de crédit. Mon mari , qui n'en avoit guère, se sauva en Catalogne avec tout ce qui se trouva au logis de pierreries et d'argent comptant. Il s'embarque à Barcelonne, passe en Italie, se met au service des Vénitiens , et perd enfin la vie dans la Morée en combattant contre les Turcs. Pendant ce temps-là , une terre que nous avions pour tout bien fut confisquée, et je devins une douairière des plus minces. A quoi me résoudre dans une si fâcheuse extrémité? Une jeune veuve qui a de l'honneur se trouve bien embarrassée. 11 n'y avoit pas moyen de m'en retourner dans les Asturies. Qu'y aurois-je fait? Je n'aurois reçu de ma

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famille que des condoléances pour toute consolation. D'un autre côté, j'avois été trop bien élevée pour être t^apable de me laisser jtomber dans le libertinage. A quoi donc me déterminer? Je me suis foit comédienne pour conserver ma réputation.

Il me prit une si forte envie de rire lorsque j'entendis Laure finir ainsi son roman, que je n'eus pas peu de peine à m'en empêcher. J'en vins pourtant à bout, et même je lui dis d'un air grave : Ma sœur, j'approuve votre conduite , et je suis bien aise de vous retrouver à Grenade si honnêtement établie.

Le marquis de Marialva, qui n'avoit pas perdu un mot de tous ces discours , prit au pied de la lettre ce qu'il plut à la veuve de don Antonio de débiter. 11 se mêla môme à l'entretien : il me demanda si j'a* vois quelque emploi à Grenade ou ailleurs. Je doutai un moment si je mentirois; mais,, ne jugeant pas cela nécessaire , je dis la vérité. Je contai de point en point comment j'étpis entré à l'archevêché, et de quelle façon j'en étois sorti; ce qui divertit infiniment le seigneur portugais. 11 est vrai que, malgré la promesse faite à Melchior, je m'égayai un peu aux dépens de l'archevêque. Ce cfu'il y a de plaisant , .c'est que Laure, qui s'imaginoit que je composois une fable à son exemple , faisoii des éclats de rire qu'elle n'auroit pas faits si elle eût su que je ne mentois' point.

Après avoir achevé mon récit, que je finis par la chambre que j'avois louée,- on vint avertir qu'on avoit servi. Je voulus aussitôt me retirer pour aller dîner à mon auberge ; mais Laure m'arrêta. Quel est votre dessein, mon frère? me dit-elle; Vous dînerez avec

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