LIVRE XI, CHAP. II
d'Olivarès l'a emporté sur eux. On prétend que l'Espagne ne perd point au change , et que ce nouveau premier ministre a le génie d'une si vaste étendue , (ju'il seroit capable de gouverner le monde entier ' : Dieu le veuille ! Ce qu'il y a de certain, continua- t-il, c'est que le peuple a conçu la plus haute opinion de sa capacité; nous verrons dans la suite si le duc de Lerme est bien ou mal remplacé. Forrero, s'étant mis en train de parler , me fit un détail de tous les changements qui s'étoient faits à la cour depuis que le comte d'Olivarès tenoit le gouvernail du vaisseau de la monarchie.
Deux jours après mon arrivée à Madrid j'allai chez le roi l'après-dînée, et je me mis sur son passage comme ir entroit dans son cabinet : il ne me regarda point. Je retournai le lendemain au même endroit , et je ne fus pas plus heureu;c. Le surlendemain il jeta sur moi les yeux en passant, mais il ne parut pas faire la moindre attention à ma personne. Là-dessus je pris mon parti : Tu vois , dis-je à Scipion qui m'accompagnoit , que le roi ne me reconnoît point, ou que s'il me remet, il ne se soucie guère de renouveler cohnoissance avec moi. Je crois que nous ne ferons point mal de reprendre le chemin de Valence. Wallons pas si^îtf , monsieur, me répondit mon secrétaire ; vous savez mieux que moi qu'on ne réussit' à la cour que par la patience. Ne vous lassez pas de vous montrer au prince ; à force de vous
' On le regardoit en Espagne comme un des plus profonds et des premiers hommes d^état , parce qu'il flattoit la manie que la branche d'Autriche avoit eue depuis Charles^uint et Philippe ii, de vouloir exercer la monarchie universelle , et surtout d'écraser la France.
offrir à ses regards, vous l'obligerez à vous considérer plus attentivement , et à se rappeler les traits de son agent auprès de la belle Catalina.
.Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher , j'eus la complaisance de continuer le même manège pendant trois semaines ; et un jour enfin il arriva que le monarque , frappé de ma vue , me fit appeler. J'entrai dans son cabinet, non sans être troublé de me trouver tête à tête avec mon roi. Qui êtes-vous? me dit-il; vos traits ne me sont pas inconnus. Où vous ai-je vu ? Sire , lui répondis-je en tremblant , j'ai eu Thonneur de conduire une nuit votre majesté avec le comte de Lemos chez... Ah ! je m'en souviens , interrompit le prince, vous étiez secrétaire du duc de Lerme; et si je ne me trompe, Santillane est votre nom. Je n'ai pas oublié que dans cette occasion vous me servîtes avec beaucoup de zèle , et que vous fûtes assez mal payé de vos peines. N'a vezvous pas été en prison pour cette aventure ? Oui, sire , lui repartis-je, j'ai été six mois à la tour de Ségovie ; mais vous avez eu la bonté de m'en faire sortir. Cela, reprit-il , ne m'acquitte point envers SantUlane : il ne suffit pas de l'avoir fait remettre en liberté , je dois lui tenir compte des maux qu'il a soufferts pour l'amour de moi. • ^
Comme le prince achevoit ces paroles, le comte d'Olivarès entra dans le cabinet. Tout fait ombrage aux favoris : il fut étonné de voir là un inconnu , et le roi redoubla sa surprise en lui disant : Comte , je mets ce jeutte feoHwnë entre vf» mains, occupez -le; je vous charge du soin de Tavancer. Le ministre affecta de recevoir cet ordre d'un air gracieux , en me considérant