LIVBE XI, CHAP. VI
Quand il *eut tiré de ces sangsues le sang qu'elles avoient sucé, et qu'il en eut rempli les coffres du roi, il entreprit de l'y conserver, en faisant supprimer toutes les pensions, sans en excepter la'sienne, aussi-bien que les gratifications qui se faisoient dès deniers du prince. Pour réussir dans ce dessein , qu'il ne pouvoit exécuter sans changer la face du gouvernement, il me chargea de composer un nouveau mémoire dont il me dit la substance et la forme. Ensuite il me recomn^atlda de m'élcver autant qu'itme seroit possible au-dessus de la simplicité ordinaire de mon style , pour donner plus de noblesse à mes phrases. Cela suffît, monseigneur, lui dis-je ; votre ei^cellence veut du sublime et dû lumineux, elle en arura. Je m'enfermai dans le même cabinet où j'aypis déjà travaillé; et là je me mis à l'ouvrage, après avoir invoqué le génie éloquent de l'archevêque de Grenade.
Je débutai par représenter qu'il falloit garder avec
de son prédécesseur. Leur montaat s'élevoit à je ne sais combien de millions semés parmi les débaucliés, les farceurs, les ministres des plaisirs de Néron. Galba les fit tons assigner , ne voulant leur laisser que le dixième de leur proie ; Iwaîs ils n*aToient plus rien. Galba les trouvant insolvables , étendit la recherche sur les acheteurs mêmes qui avoient acquis d*eux. Les acquéreurs de bonne foi furent inquiétés , et beaucoup de fortunes furent bouleversées. Cet expédient de Gaflba fut moins un remède qu'un mal. Le Sage en avoit vu des exemples en France, dans les chambres ardentes^ qui n'avoient pas mieux réussi. Cependant il en faitTéloge. Il ayoit \m fonds de rancune contre les financiers ; et quand il a occasion de reparler de ces sangsues, on retrouve le ton et lés couleurs de Turcaret, de ce chefd'fl6uvre singulier qui prouve que Le Sage connoissoit à fond les mystères de la haute et basse malt6t€, et qu'il avoit été à portée d'étudier tons les moyens dont certaines gens se ser voient pour s'entichiry-Diéu sait coniménty dans tes régies royuhs.
' soin tout l'argait qui étoit dans le trésor roj^al, et qu'il ne de voit être employé qu'aux seuls besoins de la mo* narchie , comme étant un fonds sacré qu'il étoit à propos de réserver pour tenir en respect les ennemis de l'Espagne. Ensuite je faisois voir au monarque , car c'étoit à lui que s'adressoit le mémoire , qu'en otant toutes les pensions et les gratifications qui se prenoient sur ses revenus ordinaires, il ne se priveroit point pour cela du plaisir de récompenser ceux de ses sujets qui se rendroient dignes de ses grâces, puisque, sans toucher à son trésor, il étoit en état de leurdonner de grandes récompenses : qu'il a voit pour.les uns des yice-royautés, des gouvernements, des ordres àe cheitalerie , des emplois militaires; pour les autres, des commanderies ou des pensions dessus, dés titres avec des magistratures ; et enfin toutes sortes de bénéfices ppur les personnes consacrées au culte des autels.
Ce mémoire, qui étoit beaucoup plus long que le* premier, m'occupa près de trois jours; mais heureuse^ ment je le fis à la fantaisie de mon maître, qui, le trouvant écritavec emphase et farci de métaphores, m'accabla de louanges^ Je suis bien content de cala, me dit-il en nie montrant les endroits les plus enflés; voilà des expressions marquées au bon coin. Courage, «ion ami, je prévois que tu me seras d'une grande utilité. Cependant, malgré les applaudissements qu'il me prodigua y il ne laissa pas de retoucher le mémoire. Il y mit beaucoup du sien, et fit une pièce d'éloquence qui charma le roi et toute la cour. La ville y joignit son approbation, augura bien pour l'avenir, et se flatta que la monarchie reprendroit son ancien lustre sous le jninistère