‹ Œuvres de Le SageChapitre 260 sur 321 · LIVRE XI, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAP. X

trand, qui vouloit avoir un bel esprit à ses gages, ayant trouvé ma versification très brillante, m'a choisi préfërablement à cinq ou six auteurs qui se présentoient pour remplir l'emploi de secrétaire de ses commandements.

J'en suis ravi, mon cher Fabrice, lui dis-je; car ce don Bertrand est apparemment fort riche. Comment ' riche! me répondit-il; on dit qu'il igiiore lui-même jusqu'à quel point il Test. Quoiqu'il en soit, voici en quoi consiste l'emploi que j'occupe chez lui. Comme il 3e pique d'être galant, et qu'il veut passer pour homme d'esprit , il est en commerce de lettres avec plusieurs dames fort spirituelles, et je lui prête ma plume pour composer des billets remplis de sel et d'agrément. J'écris à l'une en vers, à l'autre en prose, et je porte quelquefois les lettres moi-même, pour faire voir la multiplicité de mes talents.

Mais tu ne m'apprends pas, lui dis-je, ce que je souhaite le plus de savoir. Es-tu bien payé de tes épigrammes épistolaires? Très grassement^ répondit-il. Les gens riches ne sont pas tous généreux, et j'en connois qui sont de francs vilains : mais don Bertrand en use avec moi fort noblement. Outre deux cents pistoles de gages fixes, je reçois de lui de temps en temps de petites gratifications; ce qui me met en état de faire le seigneur , et de bien passer mon temps avec quelques auteurs ennemis comme, moi du chagrin. Au reste, repris -je, ton trésorier a-t-il assez de goût pour sentir les beautés d'un ouvrage d'esprit, et pour en apercevoir les défauts? Oh que non ! me répondit Nunez ; quoiqu'il ait un babil imposant , ce n'est point un connoisseur. Il ne laisse pas*

de se donner pour un Tarpa ^ Il décide hardiment, et soutient son opinion d'un ton si haut et avec tant d'opiniâtreté , que le plus souvent , lorsqu'il dispute , on est obligé de lui céder, pour éviter une grêle de traits désobligeants dont il a coutume d'accabler ses contradicteurs.

Tu peux croire, poursuivit-il, que j'ai grand soin de ne le contredire jamais, quelque sujet qu'il m'en donne; car , outre les épithètes désagréables que je nç man* querois pas de m'attirer, je pouirrois fort bien me faire mettre à la porte. J'approuve donc prudemment ce qu'il loue, et }e désapprouve de même tout ce qu'il trouve mauvais. Par cette complaisance , qui ne me coûte guère, possédant , comme je fais f l'art de m'accommoder au caractère des personnes qui me sont utiles, j'ai gagné l'estime et l'amitié de mon patron. Il m'a engagé à composer une tragédie, dont il m'adonne l'idée. Je l'ai faite sous ses yeux; et si elle réussit, je devrai à ses bons avis une partie de ma gloire.

Je demandai à notre poète le titre de sa tragédie. C'est, répondit-il, le Comte de Saldagne^. Cette pièce sera représentée dans trois jours sur le théâtre du Prince. Je souhaite, lui répliquai -je, qu'elle ait une grande réussite , et j'ai assez bonne opinipn de ton génie

' Sp. Metius Tarpa fat un savant critique sous le règne d'Auguste. Cétoit un des cinq juges chargés d'examiner les ouvrages de poésie qu'on déposoit à Rome dans la bibliothèque d'Apollon Palatin. ( Ho- BACB, Sat. liy. i, lo; Art poét,)

^ Anecdote française : mais il est inutile de chercher le vrai titre de la mauvaise tragédie qui eut le bonheur de tomber et fut si bien payée. L'on verra, ci-<apTès9 que ce bonheur îtil peu solide. Foyex le Chapitre xiv de ce Livre xi , et le Chapitre vu du Livre xii.

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