LIVRE XI, CHAP. XIII
cavalier qui étoit étendu* sur la poussière, il lui ôta son masque, et nous fit voir des traits que Combados reconnut d'abord. C'est Caprara, s'écria-t-il, ce perfide cousin qui, de dépit d'avoir manqué une riche succession qu'il m'a voit injustement disputée, nourrissoit depuis long-temps le désir de m'assassiner, et avoit enfin choisi ce jour pour le satisfaire; mais le ciel a permis qu'il ait été la victime de son attentat.
Cependant notre sang couloit à bon compte, et nous nous affoiblissions à vue d'œil. Néanmoins, tout blessés que nous étions^ nous eûmes la force de gagner le bourg de Villaréjo , qui n'est qu'à deux portées de fusil du champ de bataille. En arrivant à la première hôtellerie,, nous demandâmes des chirurgiens. Il en vint un qu'on nous dit être fort habile. Il visita nos plaies , qu'il trouva très dangereuses. Il nous pansa, et le lendemain il nous dit, après avoir levé l'appareil, que les blessure^ de^don Blas étoient mortelles. II jugea des miennes plus favorablement, et ses pronostics ne furent point faux.
Combados, se voyant condamné à la mort, ne songea plus qu'à s'y préparer. Il dépêcha un exprès à sa femme , pour l'informer de ce qui s'éloit passé, et du triste état oîiil se trouvoit. Dona Helena fut bientôt à Villaréjo. Elle y arriva l'esprit travaillé d'une inquiétude qui avoit deux causes différentes : le péril que couroit la vie de son époux, et la crainte de sentir, en me revoyant, rallumer un feu mal éteint. Cela lui causoit une agitation terrible. Madame, lui dit don Blas lorsqu'elle fut en sa présence , vous arrivez assez à temps pour recevoir mes adieux. Je vais mourir, et je regarde
48o GIL BLAS.
ma mort comme une punition du ciel , de vous avoir, par une tromperie, arrachée à don Gaston; bien loin d'en murmurer, je vous exhorte moi-même à lui rendre un cœur que je lui ai ravi. Dona Helena ne lui répondit que par des pleurs; et véritablement c'étoit la meilleure réponse qu'elle lui pût faire, n'étant pas encore assez détachée de moi pour avoir oublié l'artifice dont il s'étoit servi pour la déterminer à me manquer de foi.
Il arriva, comme le chirurgien la voit pronostiqué , qu'en moins de trois jours Combados mourut de ses blessures, au lieu que les miennes annonçoient une prochaine guérison. La jeune veuve, uniquement occupée du soin de faire transporter à Coria le corps de son époux, pour lui rendre tous les honneurs qu'elle devoit à sa cendre, partit de Villaréjo pour s'en re* tourner, après s'être informée, comme par pure politesse, de l'état où je me trouvois. Dès que je pus la suivre, je pris le chemin de Coria, où j'achevai de me rétablir. Alors dona Éléonor, ma tante, et don Georges de Galisteo, résolurent dé nous marier promptement, Helena* et moi, de peur que la fortune ne nous séparât encore par quelque nouvelle traverse. Ce mariage se fit sans éclat, à cause de. la mort trop récente de don Blas; et peu de jours après je revins à Madrid avec dona Helena. Comme j'avois passé le temps prescrit par le comte-duc pour mon voyage, je craignois que ce ministre n'eût donné à un autre la lieutenance qu'il m'avoit promise; mais il n'en avoit point disposé, et il eut la bonté de recevoir les excuses que je lui fis de mon retardement.