‹ Œuvres de Le SageChapitre 28 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. VIL

il n'est pas permis à une personne de ton âge d'être inutile dans la société. Je lui répondis que j'avois résolu, en attendant mieux, de me placer auprès de quelque fille de qualité. Fi donc! s'écria mon amie, tu n'y penses pas. Est-il possible, ma mignonne, que tu ne sois pas encore dégoûtée de la servitude? n'es-tu pas lasse de te voir soumise aux volontés des autres , de respecter leurs caprices, de t'entendre gronder; en \kn mot d'être esclave? Que n'embrasses-tu plutôt, à mon exemple, la vie comique? Rien n'est plus convenable aux personnes d'esprit qui manquent de bien et de naissance. C'est un état qui tient un milieu entre la noblesse et la bourgeoisie, une condition libre et affranchie des bienséances les plus incommodes de la vie civile. Nos revenus nous sont payés en espèces par le public qui en possède le fonds. Nous vivons toujours dans la joie, et dépensons notre argent comme nous le gagnons.

Le théâtre , poursuivit-elle , est favorable surtout aux femmes. Dans le temps que je demeurois chez Florimonde , j'en rougis quandj^ pense, j'étois réduite à écouter les gagistes de la troupe du prince ; pas un honnête homme ne faisoit attention à ma figure. D'où vient cela? c'est que je n'étois point en vue. Le plus beau tableau qui n'est pas dans son jour ne frappe point. Mais depuis que je suis sur mon piédestal, c'est-à-dire sur la scène , quel changement ! Je vois à mes trousses la plus brillante jeunesse des villes par où nous passons. Une comédienne a donc beaucoup d'agrément dans son métier. Si elle est sage, je veux dire que si elle ne favorise qu'un amant à )a fois , cela lui fait tout l'honneur du monde. On loue sa retenue ; et lorsqu'elle change

de galant , on la regarde comme une véritable veuve qui se remarie. Encore voit-on celle-ci avec mépris, quand elle convole en troisièmes noces; on diroit qu*elle blesse la délicatesse des hommes : au lieu que l'autre semble devenir plus précieuse, à mesure qu'elle grossit le nombre de ses favoris. Après cent galanteries, c'est un ragoût de s eigneur.

A qui dites-vous cela? interrompis-je en cet endroit. Pensez-vous que j'ignore ces avantages? Je me les suis souvent représentés, et, je ne t^en fais pas mystère, ils ne flattent que trop une fille de mon caractère. Je me sens même de l'inclination pour la comédie ; mais cela ne suffit pas. Il faut du talent, et je n'en ai point. J'ai quelquefois voulu réciter des tirades de pièces devant Arsénié, elle n'a pas été contente de moi; cela m'a dégoûtée du métier. Tu n'es pas difficile à rebuter, reprit Phénice. Ne sais-tu pas que ces grandes actrices-là sont ordinairement jalouses? Elles craignent, malgré toute leur vanité, qu'il ne vienne des sujets qui les effacent. Enfin j? ijp m'en rapporterois pas làdessus à Arsénié; elle n'a pas çté sincère. Je te dirai , moi, sans flatterie, que tu es née pour le théâtre. Tu as du naturel, l'action libre et pleine de grâces, le son de la voix doux, une bonne poitrine, et avec cela un minois! Ah! friponne, que tu charmeras de cavaliers, si tu te fais comédienne !

Elle me tint encore d'autres discours séduisants , et me fit déclamer quelques vers, seulement pour me faire juger moi-même de la belle disposition que j'avois à débiter du comique. Lorsqu'elle m'eut entendue, ce fut bien autre chose. Elle me donna de grands applau-

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