LIVRE XII, CHAP. IV. 5ii
mité à Tautre, le reconnoître pour mon fils , et l'élever aux honneurs. '
A ce projet extravagant, il me fut impossible de me taire. G>mment,' seigneur, m'écriai-je, votre excellence peut-elle avoir pris une résolution si étrange ? Pardonnez-nSoi ce terme ; il échappe à mon zèle. Tu la trouveras raisonnable, reprit-il avec précipitation, quand je t'aurai dit les raisons qui m'ont déterminé à la prendre. Je ne veux point que mes collatéraux scÀent mes héritiers. Tu me diras que je ne suis point encore dans un âge assez avancé pour désespérer d'avoir des enfants de madame d'Olivarès. Mais chacun se connovl : qu^l
* Tout ceci est fondé sur des événements réels , et voici ce qu'en dit rhistoire : «Le grand secret dont le comte -duc s'étoit servi pour « gouvenMr^on maître , c'étoit deseism^^ le compagnon ou dn moins « le confident de ses plaisirs. Pendant <{ue lui-même affectoit une grande « ostentation de piété et de dévotion , il étoit non-seulement engagé « dans la débauche , mais il'la nourrissoit dans le roi ,*au grand scandale « de ses sujets et au gtacad préjudice de ses affaires. Eu T6i%, le temps « le moins propre pour une pareille démarcHe , Olivarès reconnut un « fils naturel qui avoit porté jusque-là le nom de Julien. Le comte-duc «lui fit prendre le nom d'Ënriquez de Guzman, le produisit à la « cour ai^eo un magnifique équipage , et s<iit par flatterie, soit par «contrainte, lui -fil épouser la fille dù-oonnëtable de GastUle. Olivârès « engagea le- roi à faire une démarche de même -nature. Dans une oc-' » sion où le roi avoit été extrêmement irrité contre lui , le comte re- « gagna les honnes grâces du monarque , en lui procurant les fiiv^eurs « de la Galderone , célèbre comédienne. Le roi en eut un fiU , qui- étoit « resté jusqu'ici dans l'obscurité ; mais pour justifier la conduite du « comte-duc, ce jeune homme, qui avoit à peine quatorze ans, fut « reconnu du roi sous le nom de don Jtan d'Autriche , et déclaré tf gjénémiiflsinie en Portugal, pendant que \t prince donBaltfaaisar, « alors héritier d^e la couronne , vivoit encore sous la conduite ou « plutôt sous la captivité de la duchesse d'Olivarès ; ce qui mortifia « extrêmement la reine , irrita le peuple , et étonna tout le m5nde. » (^Anecdotes du conUe^duc, Histoire universelle, liv. xxii, chap. i.)
5ia GIL BLAS.
te suffise d'apprendre que la chimie n'a pas de secrets que je n'aie inutilement mis en usage pour redevenir père. Ain$i, puisque la fortune, suppléant au défaut de la nature, me présente un enfant dont peutrêtre dans le fond je suis le véritable père, je Tadopte; cVst une chose résolue. *
Quand je vis que le ministre avoit en tête cette adoption, je cessai de le contredire, le connoissant pour un homme capable de faire une sottise plutôt que de démordre de son sentiment. Il ne s'agit plus,ajouta-t«'il, qu£ de donner de l'éducation à don Henri-Philippe de Gu^man (car c'est le nom que je prétends qu'il porte dans le monde, jusqu'à ce qu'il soit en état de posséder les dignités qui l'attendent). C'est toi, mon. cher Santillane, que je choisis pour le conduire : je me repose . sur ton esprit et sur ton attachement pour moi, du soin de faire sa maison, de lui donner toutes sortes de maîtres, en un mot de le rendre un cavalier accompli. Je voulus me défendre d'accepter cet emploi, en représentant au Qomte-duc qu'il ne me convenoit.guère d'élever de jeunes seigneurs, n'ayant jamais fait ce métier, qui demandoit plus de lumières et de mérite que je n'en avois; mais il m'interrompit, et me ferma la bouche en me disant qu'il prétendoit absolument que je fusse le gouverneur de ce fils adopté , qu'il destinoit aux premières charges de la monarchie. Je me jpréparai donc à remplir cette glace pour contenter monseigneur, qui, pour prix de ma complaisance, grossit mon.petit revenu d'une pension de mille écus qu'il me fit obtenir, ou plutôt qu'il me donna sur la commanderiè de Mambra.