LIVRÉ VII, CHAP. X
rappeler le soir ce que nous avons fait dans la journée, pour nous applaudir de nos bonnes actions o» pour nous blâfner de nos mauvaises.
Je ne mesentpis pas la conscience assez nette pour être content de moi; aussi je me reprochai d'avoir appuyé Pimposture de Laure. J'avois beau me dire, pour m'excuser, que je n'avois pu honnêtement donner un démenti à une fille qui n'avoit en vue que de me faire plaisir, et qu'en quelque façon je m'étois trouvé dans la nécessité de me rendre complice de la supercherie; peu satisfait de cette excuse, je répondois que je ne de vois donc pas pousser les choses plus loin, et qu'il falloit que je fusse bien effronté pour vouloir demeurer auprès d'un seigneur dont je payois si^mal la confiance. Eiufin, après un sévère examen, je tombai d'accord avec moi-même, que si je n'étois pas un fripon, il ne s'en falloit guère.
De là passant aux conséquences, je me représentai que je jouois gros jeu en trompant un homme de condition qui, pour mes péchés, peut-être ne tarderoit guère à découvrir la fourberie. Une si judicieuse réflexion jeta quelque terreur dans mon esprit; mais des idées de plaisir et d'intérêt l'eurent bientôt dissipée. D'ailleurs la prophétie de l'homme à l'élixir auroit suffi pour me rassurer. Je me livrai donc à des images tout agréables. Je me mis à faire des règles d'arithmétique, à compter en moi-même la somme que feroient mes gages au bout de dix années de service, J'ajoutois à cela les gratifications que je recevrois de mon maître ; et, les mesurant à son humeur libérale , ou plutôt à mes désirs, j'avois une intempérance d'imagination, si l'on
peut parler ainsi , qui ne mettoit peint de bornes à ma fortune. Tant de bien peu à peu m'assoupit, et je m'endormis en bâtissant des châteaux en Espagne.
Je me levai le lendemain sur les huit heures pour aller receVpir les ordres de riion patron; mais comme j'ouvrois ma porte pour sortir, je fus tout étonné de le voir paroître devant moi en robe de chambre et en bonnet de nuit. Il étoit tout seul. Gil Blas , me dit-il , hier au soir, en quittant votre steur, je lui promis de passer chez elle ce matin ; mais une affaire de conséquence ne me pe];met pas de lui tenir parole. Allez lui témoigner de ma part que je suis bien mortifié de ce contre-temps ^ et assurez-la que je souperai encore aujourd'hui avec elle. Ce n'est pas tout, ajoata-t-il en me mettant entre les mains une bourse , avec une petite boîte de chagrin enrichie de pierreries , portez-lui mon portrait, et gardez cette bourse où il y a cinquante pistoles que je vous donne pour marque de l'amitié que j'ai déjà pour vous. Je pris d'une main le portrait, et de l'autre la bourse que je méritois si peu. Je côuriis sur-le-ohamp chez Laure, en disant dans l'excès de la joie qui me transportoit : «Bon, la prédiction s'accom- « plit à vue d'œil. Quel bonheur d'être frère d une fille « belle et galante! C'est dommage qu'il n'y ait pas i( autant d'honneur à cela que de profit et d'agrément. »
Laure j contre l'ordinaire des personnes de sa profession, avoit coutume de se lever matin. Je la surpris à sa toilette , dû , en attendant son Portugais , elle joignoit à sa beauté naturelle tous les charmes auxiliaires que l'art des coquettes pouvoit lui prêter. Aimable Estelle , lui dis-je en entrant, Taimant des étrangers, je puis, à