‹ Œuvres de Le SageChapitre 7 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. II. i · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. II. i

OÙ j'ai laisse Julie. Je demeure dans cette maison, poursuivit-il , en me montrant un hôtel qui étoit à cent pas de nous. Venez »me trouver dans quelques jours ; je vous aUrai peut-être déjà déterré un poste convenable.

Effectivement, dès la première fois que nous nous revîmes, il me dit : Monsieur l'archevêque de Grenade, mon parent et mon ami , voudroit avoir pçès de lui un homme qui eût de la littérature et une bonne main pour mettre au net ses écrits ; car c'est un grand auteur. Il a composé je ne sais combien d'homélies " et il en fait encore tous les jours qu'il prononce avec, applaudissement. Comme je vous crois son fait , je vous ai proposé, et il m'a promis de vous prendre. AllesB vous présenter à lui de raa part ; vous jugerez , par la réception qu'il vous fera, si je lui ai parlé de vous avantageusement.

La condition me parut telle que je la pouvois désirer. Ainsi, m'étant préparé de mon mieux à paroi tre devant le prélat, je me rendis un matin à l'archevêché. Si j'imitois.les faiseurs de romans, je ferois une pompeuse description du palais épiscopal de Grenajde ; je m'étendrois sur la structure du bâtiment ; je vanterois la richesse des meubles ; je parlerois des statues et des tableaux qui y étoient; je ne ferois: pas grâce au lecteur de la moindre des histoires qu'ils représentoient : mais je me contenterai de dîre^'il égaloit en magnificence le palais de nos rois.

Je trouvai dans les appartemens un peuple d'ecclé-

» Homélies, d'un mot grec qui veut dire ussemblée; discours familiew des évéques au peuple ; instructions <jui ont moins d'appareil que les sermons et les discours oratoires.

l6 GIL BLAS.

siastiques et de gens d'épée, dont la plupart étoicflt des officiers de monseigneur, ses aumôniers, ses gentilshommes, ses écuyers ou ses valets de chambre., Les laïques avoient tous des habits superbes; on les auroit plutôt pris pour des seigneurs que pour des domestiques. Us étoient fiers et faisoient les hommes de consé^ quence. Je ne pus m'empêcher de rire eii les considérant , et de m'en moquer en moi-même. Parbleu ! disois-je , ces gens-ci sont bien heureux de porter le joug de la servitude sans le sentir; car enfin s'ils le sentoient, il me semble qu'ils auroient des manières moins orgueilleuses. Je m'adressai à un grave et gros personnage qui se tenoit à la porte du cabinet de l'archevêque pou^ l'ouvrir et la fermer quand il le fa41oit. Je lui demandai civilement s'il n'y avoit pas moyen de parler à monseigneur. Attendez, me dit-il, d'un air sec; sa Grandeur va sortir pour aller entendre la messe; elle vous donnera en fessant un moment d'audience. Je ne répondis * pas un mot. Je m'armai de patience ,' et je m'avisai de vouloir lier conversation avec quelques-uns deç officiers; mais ils commencèrent à m'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête, sans daigner' me répondre une syllabe , après quoi ils se regardèrent les uns les autres en souriant avec orgueil de la liberté que j'avois prise de me mêler à leur entretien.

Je demeurai, je l'avoue, tout déconcerté de me voir traiter ainsi par des valets. Je n'étois pas encore bien remis àe ma confusion, quand la "porte du cabinet s'ouvrit. L'archevêque parut. Il se fit aussitôt un profond silence parmi ses officiers, qui quittèrent tout à coup leur maintien insolent, pour en prendre un- res-

Page 1