LIVRE VII, CHAP. II
J'ëtois assis auprès d'un vieux valet de chambre nommé Melchior de la Ronda 11 prenoit soin de me servir de bons morceaux. L'attention qu'il a voit pour moi m'en donna pour lui, et ma politesse le charma. Seigneur cavalier, me dit-il tout bas après le dîner, je voudrois bien avoir une conversation particulière avec vous. £n même temps il me mena dans un endroit d«i palais où personne ne pouvoit nous entendre ; et là il me tint ce discours : Mon fils , dès le premier instant que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination. Je veux vous en donner une marque certaine en vous faisant une confidence qui vous sera d'une grande utilité. Vous êtes ici dans une maison oîi les vrais et les faux dévots vivent pêle-mêle. Il vous faudroit un temps infini pour connoître le terrain. Je vais vous épargner une si longue et si désagréable étude, en vous découvrant les caractères des uns et des autres. Après cela vous pourrez facilement vous conduire.
Je commencerai, poursuivit-il, par monseigneur. C'est un prélat fort pieux qui s'occupe sans cesse à édifier le peuple , à le porter à la vertu par des sermons pleins d'une morale excellente, qu'il compose lui-même. Il a depuis vingt années quitté la cdur, pour s'aband(Hmer entièrement au zèle qu'il a pour son troupeau. C'est un savant personnage , un grand orateur : il met tout son plaisir à prêcher, et ses auditeurs sont ravis de l'entendre; Peut-être y a-t-il un peu de vanité dans son fait; mais, outre que ce n'est point aux hommes à pénétrer les cœurs, il me sîéroit mal d'éplucher les défauts d'une personne dont je mange le pain. S'il m'étoit permis de reprendre quelque chose dans mon
fiO GIL BLAS.
maître, Je blâmerois sa sévérité. Au lieu d'avoir de l'iadulgence pour les foibles ecclésiastiques, il les punit avec trop de rigueur. Il persécute surtout sans miséricorde ceux qui , comptant sur leur innocence , entreprennent de se justifier juridiquement, au mépris de son autorité. Je lui trouve encore un autre défaut qui kii est commun avecf bien des personnes de qualité : quoiqu'il aime ses domestiques, il ne fait aucune attention à leurs services, et il les laissera vieillir dans sa maison sans songer à leur procurer quelque établiss(ement. Si quelquefois il leur fait des gratifications, ils ne les doivent qu'à la bonté de quelqu'un qui aura parlé pour eux : il^ie s'aviseroit jamais de lui-même de leur faire le moindre biea.
Voilà ce que le vieux valet de chambre me dit de son maître. Il me dit après cela ce qu'il pensoit des ecclésiastiques avec qui nous avions dîné. Il m'en fit des portraits qui ne s'accardoient guère avec leur maintien. Il ne me les donna pas à la vérité pour de malhonnêtes gens, mais seulement pour d'assez mauvais prêtres. 1\ en excepta pourtant quelques-uns dont il me vanta fort la vertu. Je ne fus plus embarrassé de ma contenance avec ces messieurs. Dès le soir même, -en soupant, je me pami comme eux d'un dehors sage. Cela ne coûte rien. Il ne faut pas s'étonner s'il y a tant d'hypocrites.