LIVRE VIII, CHAP. VII. l
Après cela^ ne pouvant honnêtement me passer de laquais, je priai Vincent Forero * mon hôte de m'en donner un de sa main. La plupart des étrangers qui venoient loger chez lui avoient coutume , en arrivant à Madrid, de prendre à leur service des valets espagnols, ce qui ne manquoit pas d'attirer dans cet hôtel tous les laquais qui se trouvoient hors de condition. Le premier qui se présenta étoit un garçon d'une mine si douce et si dévote, que je n'en voulus point; je crus voir Ambrpise de Lamela. Je n'aime pas, dis-je à Forero, les valets qui oiit un ^ir si vertueux; j'y ai été attrapé. %
A peine eus-je éconduit ce laquais, que j'en vis arriver un autre. Celui-ci paroissoit fort éveillé, plus hardi qu'un page de cour, et avec cela un peu fripon. Il me plut. Je lui fis des questions : il y répondit avec esprit; il me parut même né pour l'intrigue. Je le regardai comme un sujet qui me convenoit; je l'arrêtai. Je n'eus pas lieu de m'en repentir; je m'aperçus bientôt que j'arois fait une admirable acquisition. Comme le duc m'avoit permis de lui parler en faveur des personnes à qui je voudrois rendre service, et que j'étois dans le dessey^de ne pas négliger cette permission, il me falloit un chien de chasse pour découvrir le gibier, c'est-àdire un drôle qui eût de l'industrie, et fût propre à déterrer et à m'amener ,des gens qui auroient des grâces à demander au premier ministre. C'étoit justement le fort de Scipion : ainsi se nommoit mon
' Forero , droit légftl , conforme à la justice. Gil Blas donne ce nom à l'hôte de Madrid , pour l'opposer à d'autres qui Tayoient friponne.
l64 GIL BLAS.
laquais '. 11 sortoit de chez dona Anna de Guevara, nourrice du prince d'Espagne, où il avoit bien exercé ce talent-là ; cette dame étant de celles qui, se voyant du crédit à la cour, aiment à le mettre à profit.
Aussitôt que je fis savoir à Scipion que je pouvois obtenir des grâces du roi, il se mit en campagne, et dès le même jour il me dit : Seigneur, j'ai fait une assez bonne découverte. Il vient d'arriver à Madrid un jeune gentilhomme grenadin, appelé don Roger de Rada a. 11 a eu une affaire d'honneur qui l'oblige à rechercher la protection du duc de Lerme, et il est disposé à bien payer le plaisir qu'on lui €era. Je lui ai parlé. Il avoit envie de s'adresser à don Rodrigue de Calderone , dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné , en lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au poids de l'or, au lieu que vous vous contentiez pour les vôtres d'une honnête marque de reconnoissance; que vous feriez même les choses pour rien, si vous étiez dans une situation qui vous permît de suivre votre inclination généreuse et désintéressée. Enfin je lui ai parlé de manière que vous verrez demain matin ce gentilhomme à votre lever. Comment donc, lui dis-je, monsieur Scipion, vous avez déjà fait bien de la besogne! Je m'aperçois que vous n'êtes pas neuf en matière d'intrigues. Je m'étonne que vous n'en soyez pas plus riche. C'est ce qui ne doit pas vous surprendre, me répondit-il : j'aime à faire circuler les espèces; je ne thésaurise point.
* Nous connoîtrons mieux Scipion lorsqu'il aura conté lui-même sa curieuse histoire, ci-après , livre x, chapitres x, xi et xn. > De JRada , dé la Rade.