Oeuvres de Le Sage; avec notice et notes
ARMI nos écrivains de premier ordre, Lefage fut le premier, peutêtre le feul, qui ne reçut pas de penfion & gagna tout fon pain à la pointe de fa plume. Dur labeur !
On lifait peu dans le fiècle de Louis XIV fi fécond en littérateurs. Les documents hiftoriques nous apprennent que le nom.bre des éditions des œuvres de nos grands poètes de l'époque était très-reftreint. Les libraires payaient mal. La veuve de Molière, une fine mouche en matière d'intérêts, ne put vendre que 1,500 li\Tes les fept pièces qui compofaient les œu\Tes pofthu-
ij NOTICE
mes de fôn mari *. Dans la première partie du fiècle on lifait les romans à grands fentiments, dans la féconde les contes de fées. Les libraires, pour compenfer le peu de débit des livres, avaient inventé le cabinet de lecture en louant les ouvrages à ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient les acheter. Seul le théâtre, comme aujourd'hui encore, amenait une prompte renommée & un certain bénéfice.
Lefage, après avoir effayé du roman, tenta du théâtre. Il procéda dans ce genre comme il avait procédé dans le premier : par la traduction & l'imitation. Bientôt il laiffa de côté les auteurs efpagnols pour ne lire que dans le cœur humain.
Lefage était un petit bourgeois, & de plus un Breton. Il tenait de l'un & de l'autre cette fierté de roturier, ce dédain de la nobleffe, ce caradère effentiellement indépendant qui le portaient à prendre fes principaux perfonnages dans les claffes inférieures. Il préférait le café au falon. Auffi les trois types immortels qu'il a créés, Crifpin, Turcaret & Gil Blas, font-ils des hommes du peuple.
I . Ces pièces fout : Don Garde de Navarre, Vlrupromptu (le Ver failles, le Fejîin de Pierre, Mélicerte, les Amants ma- Ç-iiJiiiucs, la comieffe d'Ej'carhagnas Se le Malade imaginaire. Elles furent vendues à Thierry, libraire de la rue Saint- Jacques, à l'enfeigne de la Ville de Paris.
Il avait un profond mépris pour la richefle promptement acquife, & par conféquent pour les financiers. Le traitant eft fa bête noire. Il le connaît û bien ! N'a-t-il pas été dans fa jeunelle fecrétaire d'un fermier général dans les aides ou dans les gabelles ? Quelle que foit l'œuvre qu'il écrive, fitôt qu'il aperçoit l'ombre même d'un financier, il ' s'embufque au détour d'une phrafe pour lui décocher le plus aigu de fes traits. Dans le Diable boiteux, il fe moque des contadors, & il fait dire à Crifpin, rival de fon maître : « Tu as toujours donné dans la bagatelle, tu devrois préfentement briller dans la finance... Avec l'efprit que j'ai, morbleu ! j'aurois déjà fait plus d'une banqueroute *. » Cette apoflrophe jetée au début d'une petite comédie à l'intrigue vive, au ftyle ferme, aux caraélères vrais, au comique franc, indique l'idée fixe de Lefage, le fujet comique qu'il pourfuit & qui lui eft donné par la fociété de fon temps : le valet devenant & devenu financier.
Quelques critiques fe sont demandé comment Molière n'avait pas fongé à Turcaret. Certains d'entre eux, à l'efprit plus perfpicace que profond, ont prétendu qu'un arrêt de Colbert défendait d'attaquer les financiers. De toutes ces interrogations, de toutes ces prétentions, il ne
I Cri/pin rival de/on maitre, scène ii.
NOTICE
relie pas un traître mot de vrai. L'adminillration des finances fous Colbert ne prêtait point le flanc aux attaques. La condamnation de Fouquet eût fuffi pour montrer l'inopportunité d'une fatire contre les hommes d'argent. C'eft fans doute cette inopportunité qui empêcha Molière d'écrire Turcaret.
La comteffe d' EfcarSagnas ^ n'efl-elle pas là pour prouver ce que j'avance ? On y trouve le premier ancêtre de Turcaret, M. Harpin, receveur des tailles. Il crie & tempête comme un \Tai laquais. Il veut bien duper les contribuables, mais ne veut pas être la dupe d'une coquette. « Monfieur le receveur, lui dit-il, ne fera plus pour vous monfieur le donneur-. » A regarder de près, la comtefle d'Efcarbagnas ell aufli très-proche parente de la baronne de Porcandorf. Si bien que la pièce de Molière, qui n'avait d'autre ambition que de fervir de cadre à un ballet, pourrait bien aujourd'hui revendiquer l'honneur d'avoir fervi de canevas au Turcaret de Lefage.
Quinze ans plus tard, Baron, dans la Coquette & la Fauffe prude 3, donna un defcendant à
1. Repréfentée pour la première fois à Saint-Germain en décembre 1671, & à Paris le 8 juillet 1872, fur I2 théâtre de Molière.