‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 122 sur 151 · SCENE IL LE MARQUIS, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

SCENE IL LE MARQUIS, LE CHEVALIER

LE MARQUIS

Ah! palfembleu, chevalier, tu deviens bien rare, on ne te trouve nulle part ; il y a vingtquatre heures que je te cherche pour te confulter fur une affaire de cœur.

LE CHEVALIER

Hé ! depuis quand te mêles-tu de ces fortes d'affaires, toi ?

LE MARQUIS

Depuis trois ou quatre jours.

Et tu m'en fais aujourd'hui la première confidence ? tu deviens bien difcret.

LE MARQUIS

Je me donne au diable fi j'y ai fongé. Une

affaire de cœur ne me tient au cœur que trèsfaiblement, comme tu fais. C'efl une conquête que j'ai faite par hafard, que je conferve par amufement, & dont je me déferai par caprice, ou par raifon peut-être.

LE CHEVALIER

Voilà un bel attachement !

LE MARQUIS

Il ne faut pas que les plaifirs de la vie nous occupent trop férieufement. Je ne m'embarraffe de rien, moi ; elle m'avoit donné fon portrait, je l'ai perdu ; un autre s'en pendroit, je m'en foucie comme de cela.

LE CHEVALIER

Avec de pareils fentimens tu dois te faire adorer. Mais dis-moi un peu, qu'ell-ce que c'efl que cette femme-là ?

LE MARQUIS

C'eft une femme de qualité, une comtefle de province ; car elle me l'a dit.

LE CHEVALIER

Hé ! quel tems as -tu pris pour faire cette

conquête-là? Tu dors tout le jour, & bois toute la nuit ordinairement.

LE MARQUIS

Oh ! non pas, non pas, s'il vous plaît ; dans

ce tems-ci, il y a des heures de bal ; c'eft-là qu'on trouve de bonnes occafions.

LE CHEVALIER

C'eft-à-dire que c'eft une connoiffance de bal.

LE MARQUIS

Juftement : j'y allai l'autre jour un peu chaud de vin; j'étois en pointe, j'agaçois les jolis masques. J'apperçois une taille, un air de gorge, une tournure de hanches : j'aborde, je prie, je preffe, j'obtiens qu'on fe démafque; je vois une perfonne...

LE CHEVALIER

Jeune, fans doute ?

LE MARQUIS

Non, assez vieille.

LE CHEVALIER

Mais belle encore & des plus agréables ?

LE MARQUIS

Pas trop belle.

LE CHEVALIER

L'amour, à ce que je vois, ne t'aveugle pas.

LE MARQUIS

Je rends juflice à l'objet aimé.

LE CHEVALIER

Elle a donc de l'efprit.

LE MARQUIS

Ah ! pour de l'efprit, c'eft un prodige. Quel flux de penfées ! Quelle imagination ! Elle me dit cent extravagances qui me charmèrent.

LE CHEVALIER

Quel fut le réfultat de la converfation ?

LE MARQUIS

Le réfultat? Je la ramenai chez elle avec fa compagnie ; je lui offris mes fervices, & la vieille folle les accepta.

LE CHEVALIER

Tu l'as revue depuis ?

LE MARQUIS

Le lendemain au foir, dès que je fus levé, je me rendis à fon hôtel.

LE CHEVALIER

Hôtel garni apparemment?

LE MARQUIS

Oui, hôtel garni.

LE CHEVALIER

Hé bien ?

LE MARQUIS

Hé bien ! autre vivacité de converfation,

nouvelles folies ; tendres proteflations de ma

part, vives réparties de la fienne. Elle me donna

ce maudit portrait que j'aj perdu avant-hier, Je

ne l'ai pas revue depuis. Elle m'a écrit, je lui ai fait réponfe ; elle m'attend aujourd'hui : mais je ne fais ce que je dois faire. Irai-je, ou n'irai-je pas ? Que me confeilles-tu ? C'ell pour cela que je te cherche.

LE CHEVALIER, Si tu n'y vas pas, cela fera mal-honnête.

LE MARQUIS

Oui : mais fi j'y vais auffi, cela paroîtra bien

emprefle, la conjoncture efl délicate. Marquer

tant d'empreffement, c'ell courir après une

femme ; cela ell bien bourgeois ; qu'en dis-tu ?

LE CHEVALIER

Pour te donner confeil là-deffus, il faudroit connoître cette perfonne-là.

LE MARQUIS

Il faut te la faire connoître. Je veux te donner ce foir à fouper chez elle avec la baronne.

LE CHEVALIER

Cela ne fe peut pas pour ce foir ; car je donne à fouper ici.

LE MARQUIS

A fouper ici ! je t'amène ma conquête.

LE CHEVALIER

Mais la baronne...

LE MARQUIS

Oh! la baronne s'accommodera fort de cette femme-là : il eft bon même qu'elles faffent connoiflance ; nous ferons quelquefois de petites parties quarrées.

LE CHEVALIER

Mais ta comteffe ne fera-t-elle pas difficulté de venir avec toi tête-à-tête, dans une maifon...

LE MARQUIS

Des difficultés ! Oh ! ma comteffe n'eft pas difficultueufe ; c'eft une perfonne qui fait vivre, une femme revenue des préjugés de l'éducation.

LE CHEVALIER

Hé bien ! amène-la, tu nous feras plaifîr.

LE MARQUIS

Tu en feras charmé, toi. Les jolies manières ! Tu verras une femme vive, pétulante, diftraite, étourdie, diffipée, & toujours barbouillée de tabac : on ne la prendroit pas pour une femme de province.

LE CHEVALIER

Tu en fais un beau portrait ; nous verrons fi tu n'es pas un peintre flatteur.

LE MARQUIS

Je vais la chercher. Sans adieu, chevalier.

LE CHEVALIER

Serviteur, marquis.

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