LISETTE, M. FURET, LA BARONNE, M. TURCARET, FRONTIN
M. FURET
Qui de vous deux, mefdames, eft la maîtrefle de céans ?
LA BARONNE à M. Furet.
C'efl moi, que voulez-vous?
M. FURET a la barmine.
Je ne répondrai point, qu'au préalable je ne me fois donné l'honneur de vous faluer vous, madame, & toute l'honorable compagnie, avec tout le refpeél dû & requis.
M. TURCARET a part.
Voilà un plaifant original !
LISETTE à M. Furet.
Sans tant de façons, monfieur, dites-nous au préalable qui vous êtes.
M. FURET à Lifeite.
Je fuis huiflier à verge2, à votre fervice; &je me nomme monfieur Furet.
Chez moi un huiffier.
FRONTIN
Cela efl bien infolent.
M. TURCARET a la baronne.
Voulez-vous, madame, que je jette ce drôlelà par les fenêtres ? Ce n'efl pas le premier coquin que...
M. FURET a M. Turcaret.
Tout beau, monfieur; d'honnêtes huiffiers comme moi ne font point expofés à de pareilles aventures : j'exerce mon petit miniflère d'une façon fi obligeante, que toutes les perfonnes de qualité fe font un plaifir de recevoir un exploit de ma main : en voici un que j'aurai, s'il vous plaît, l'honneur (avec votre permiffion, monfieur), que j'aurai l'honneur de préfenter refpe<5lueufement à madame, fous votre bon plaifir, monfieur.
LA BARONNE
Un exploit à moi ! voyez ce que c'eft, Lifette.
LISETTE
Moi, madame, je n'y connois rien ; je ne fais lire que des billets doux. Regarde, toi, Frontin.
FRONTIN à Lifette.
Je n'entends pas encore les affaires.
M. FURET a la baronne.
C'eft pour une obligation que défunt monfieur le baron de Porcandorf, votre époux...
LA BARONNE a M. Furet.
Feu mon époux, monfieur? cela ne me regarde point : j'ai renoncé à la communauté.
M. TURCARET a la baronne.
Sur ce pied-là on n'a rien à vous demander.
M. FURET a M. Turcaret.
Pardonnez-moi, monfieur, l'ade étant figné par madame.
M. TURCARET a M. Furet.
L'ade efi; donc folidaire .-'
M. FURET
Oui, monfieur, très-folidaire , & même avec déclaration d'emploi : je vais vous en lire les termes ; ils font énoncés dans l'exploit.
Voyons, fi l'aéle efl en bonne forme.
M. FURET, après avoir mis des lunettes, lit.
« Pardevant, &c., furent préfens en leurs per- « fonnes, haut & puiffant feigneur, Georges- « Guillaume de Porcandorf, & dame Agnès « Ildegonde de la Dolinvillière, fon époufe, de
« lui dûment autorifée à l'effet des préfentes, ^< lefquels ont reconnu devoir à Éloy-Jérôme « Pouffif, marchand de chevaux, la fomme de ^< dix mille livres... ~
LA BARONNE
De dix mille livres!
LISETTE
La maudite obligation !
M. FURET continuant de lire.
« Pour un équipage fourni par ledit Pouffif, « confiftant en douze mulets , quinze chevaux « normands fous poils roux, & trois bardeaux « d'Auvergne, ayant tous crins, queues & oreilles, « & garnis de leurs bâts, felles, brides & licols. »
LISETTE
Brides & licols ! Eft-ce à une femme de payer ces fortes de nippes-là ?
M. TURCARET a Lifette, Ne l'interrompons point. {A monfieur Furet.) Achevez, mon ami.
M. FURET continuant de lire.
« Au payement defquels dix mille li^Tes, « lefdits débiteufs ont obligé , affedé & hj^o- « théqué généralement tous leurs biens préfens K & à venir, fans divifion ni difcuffion, renon- « çant aufdits droits ; & , pour l'exécution des « préfentes, ont élu domicile chez Innocent-
« Blaife le Jufle, ancien procureiir au Châtelet, « demeurant rue du Bout -du- Monde. Fait « & paffé, &c. »
FRONTIN à M. Turcaret.
L'ade eft-il en bonne forme ? Monfieur ?
M. TURCARET a Frontin.
Je n'y trouve rien à redire que la fomme.
M. FURET
Que la fomme , monfieur ! oh ! il n'y a rien à redire à la fomme, elle eft fort bien énoncée.
Cela efl chagrinant.
LA BARONNE a M. Turcaret.
Comment chagrinant! Efl -ce qu'il faudra qu'il m'en coûte férieufement dix mille li^Tes pour avoir figné ?
LISETTE a la baronne.
Voilà ce que c'efl que d'avoir trop de complaifance pour un mari ! Les femmes ne fe corrigeront-elles jamais de ce défaut-là ?
LA BARONNE
Quelle injullice ! N'y a-t-il pas moyen de revenir contre cet a6le-là , monfieur Turcaret ?
M. TURCARET a la baronne.
Je n'y vois point d'apparence. Si dans l'ade
VOUS n'aviez pas expreflement renoncé aux droits de divifion «S: de difcuffion, nous pourrions chicaner ledit Pouffif.
LA BARONNE
Il faut donc fe réfoudre à payer, puifque vous m'y condamnez, monfieur ; je n'appelle point de vos décifions.
FRONTIN a M. Turcaret.
Quelle déférence on a pour vos fentimens !
LA BARONNE
Cela m'incommodera un peu ; cela dérangera la deflination que j 'a vois faite de certain billet au porteur que vous favez.
LISETTE
Il n'importe, payons, madame ; ne foutenons point un procès contre l'avis de monfieur Turcaret.
LA BARONNE a Lîfette.
Le ciel m'en préferve ; je vendrois plutôt mes bijoux & mes meubles.
Vendre fes meubles , fes bijoux ; & pour l'équipage d'un mari encore ! la pauvre femme !
Non , madame , vous ne vendrez rien ; je me charge de cette dette-là, j'en fais mon affaire.
350 TUKCARET
LA BARONNE a M. Turcaret.
Vous vous moquez; je me fervirai de ce billet, vous dis-je.
Il faut le garder pour un autre ufage.
LA BARONNE
Non , monfieur, non ; la nobleffe de votre procédé m'embarraffe plus que l'affaire même.
N'en parlons plus, madame ; je vais tout de ce pas y mettre ordre.
FRONTIN
La belle âme!... Suis-nous, fergent, on va te payer,
LA BARONNE
Ne tardez pas au moins, fongez que l'on vous attend.
J'aurai promptement terminé cela, & puis je reviendrai, des affaires aux plaifirs.