‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 126 sur 151 · LISETTE, M. FURET, LA BARONNE, M. TURCARET, FRONTIN · texte numérisé non relu

LISETTE, M. FURET, LA BARONNE, M. TURCARET, FRONTIN

M. FURET

Qui de vous deux, mefdames, eft la maîtrefle de céans ?

LA BARONNE à M. Furet.

C'efl moi, que voulez-vous?

M. FURET a la barmine.

Je ne répondrai point, qu'au préalable je ne me fois donné l'honneur de vous faluer vous, madame, & toute l'honorable compagnie, avec tout le refpeél dû & requis.

M. TURCARET a part.

Voilà un plaifant original !

LISETTE à M. Furet.

Sans tant de façons, monfieur, dites-nous au préalable qui vous êtes.

M. FURET à Lifeite.

Je fuis huiflier à verge2, à votre fervice; &je me nomme monfieur Furet.

Chez moi un huiffier.

FRONTIN

Cela efl bien infolent.

M. TURCARET a la baronne.

Voulez-vous, madame, que je jette ce drôlelà par les fenêtres ? Ce n'efl pas le premier coquin que...

M. FURET a M. Turcaret.

Tout beau, monfieur; d'honnêtes huiffiers comme moi ne font point expofés à de pareilles aventures : j'exerce mon petit miniflère d'une façon fi obligeante, que toutes les perfonnes de qualité fe font un plaifir de recevoir un exploit de ma main : en voici un que j'aurai, s'il vous plaît, l'honneur (avec votre permiffion, monfieur), que j'aurai l'honneur de préfenter refpe<5lueufement à madame, fous votre bon plaifir, monfieur.

LA BARONNE

Un exploit à moi ! voyez ce que c'eft, Lifette.

LISETTE

Moi, madame, je n'y connois rien ; je ne fais lire que des billets doux. Regarde, toi, Frontin.

FRONTIN à Lifette.

Je n'entends pas encore les affaires.

M. FURET a la baronne.

C'eft pour une obligation que défunt monfieur le baron de Porcandorf, votre époux...

LA BARONNE a M. Furet.

Feu mon époux, monfieur? cela ne me regarde point : j'ai renoncé à la communauté.

M. TURCARET a la baronne.

Sur ce pied-là on n'a rien à vous demander.

M. FURET a M. Turcaret.

Pardonnez-moi, monfieur, l'ade étant figné par madame.

M. TURCARET a M. Furet.

L'ade efi; donc folidaire .-'

M. FURET

Oui, monfieur, très-folidaire , & même avec déclaration d'emploi : je vais vous en lire les termes ; ils font énoncés dans l'exploit.

Voyons, fi l'aéle efl en bonne forme.

M. FURET, après avoir mis des lunettes, lit.

« Pardevant, &c., furent préfens en leurs per- « fonnes, haut & puiffant feigneur, Georges- « Guillaume de Porcandorf, & dame Agnès « Ildegonde de la Dolinvillière, fon époufe, de

« lui dûment autorifée à l'effet des préfentes, ^< lefquels ont reconnu devoir à Éloy-Jérôme « Pouffif, marchand de chevaux, la fomme de ^< dix mille livres... ~

LA BARONNE

De dix mille livres!

LISETTE

La maudite obligation !

M. FURET continuant de lire.

« Pour un équipage fourni par ledit Pouffif, « confiftant en douze mulets , quinze chevaux « normands fous poils roux, & trois bardeaux « d'Auvergne, ayant tous crins, queues & oreilles, « & garnis de leurs bâts, felles, brides & licols. »

LISETTE

Brides & licols ! Eft-ce à une femme de payer ces fortes de nippes-là ?

M. TURCARET a Lifette, Ne l'interrompons point. {A monfieur Furet.) Achevez, mon ami.

M. FURET continuant de lire.

« Au payement defquels dix mille li^Tes, « lefdits débiteufs ont obligé , affedé & hj^o- « théqué généralement tous leurs biens préfens K & à venir, fans divifion ni difcuffion, renon- « çant aufdits droits ; & , pour l'exécution des « préfentes, ont élu domicile chez Innocent-

« Blaife le Jufle, ancien procureiir au Châtelet, « demeurant rue du Bout -du- Monde. Fait « & paffé, &c. »

FRONTIN à M. Turcaret.

L'ade eft-il en bonne forme ? Monfieur ?

M. TURCARET a Frontin.

Je n'y trouve rien à redire que la fomme.

M. FURET

Que la fomme , monfieur ! oh ! il n'y a rien à redire à la fomme, elle eft fort bien énoncée.

Cela efl chagrinant.

LA BARONNE a M. Turcaret.

Comment chagrinant! Efl -ce qu'il faudra qu'il m'en coûte férieufement dix mille li^Tes pour avoir figné ?

LISETTE a la baronne.

Voilà ce que c'efl que d'avoir trop de complaifance pour un mari ! Les femmes ne fe corrigeront-elles jamais de ce défaut-là ?

LA BARONNE

Quelle injullice ! N'y a-t-il pas moyen de revenir contre cet a6le-là , monfieur Turcaret ?

M. TURCARET a la baronne.

Je n'y vois point d'apparence. Si dans l'ade

VOUS n'aviez pas expreflement renoncé aux droits de divifion «S: de difcuffion, nous pourrions chicaner ledit Pouffif.

LA BARONNE

Il faut donc fe réfoudre à payer, puifque vous m'y condamnez, monfieur ; je n'appelle point de vos décifions.

FRONTIN a M. Turcaret.

Quelle déférence on a pour vos fentimens !

LA BARONNE

Cela m'incommodera un peu ; cela dérangera la deflination que j 'a vois faite de certain billet au porteur que vous favez.

LISETTE

Il n'importe, payons, madame ; ne foutenons point un procès contre l'avis de monfieur Turcaret.

LA BARONNE a Lîfette.

Le ciel m'en préferve ; je vendrois plutôt mes bijoux & mes meubles.

Vendre fes meubles , fes bijoux ; & pour l'équipage d'un mari encore ! la pauvre femme !

Non , madame , vous ne vendrez rien ; je me charge de cette dette-là, j'en fais mon affaire.

350 TUKCARET

LA BARONNE a M. Turcaret.

Vous vous moquez; je me fervirai de ce billet, vous dis-je.

Il faut le garder pour un autre ufage.

LA BARONNE

Non , monfieur, non ; la nobleffe de votre procédé m'embarraffe plus que l'affaire même.

N'en parlons plus, madame ; je vais tout de ce pas y mettre ordre.

FRONTIN

La belle âme!... Suis-nous, fergent, on va te payer,

LA BARONNE

Ne tardez pas au moins, fongez que l'on vous attend.

J'aurai promptement terminé cela, & puis je reviendrai, des affaires aux plaifirs.

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