SCÈNE XII
LISETTE, LA BARONNE, M"' JACOB
M™* JACOB
Je VOUS demande pardon, madame, de la
liberté que je prends. Je revends à la toilette, & me nomme madame Jacob : j'ai l'honneur de vendre quelquefois des dentelles & toutes fortes de pommades à madame Dorimène. Je viens de l'avertir que j'aurai tantôt un bon hafard : mais elle n'ell point en argent, & elle m'a dit que vous pourriez vous en accommoder.
LA BARONNE a madame jfacob.
Qu'eft-ce que c'efl?
M""* JACOB
Une garniture de quinze cens livres, que veut revendre une procureufe : elle ne l'a mife que deux fois.
Je ne ferois point fâchée de voir cette coiffure.
M'"« JACOB
Je vous l'apporterai, dès que je l'aurai, madame ; je vous en ferai avoir bon marché.
LISETTE a madame Jacob, Vous n'y perdrez pas ; madame ell généreufe.
M-"* JACOB
Ce n'ell pas l'intérêt qui me gouverne ; & j'ai, dieu merci, d'autres talens que de revendre à la toilette.
LA BARONNE
J'en fuis perfuadée.
LISETTE a part.
Vous en avez bien la mine.
M™^ JACOB
Hé ! vraiment, fi je n'avois pas d'autres reffources, comment pourrois-je élever mes enfans auffi honnêtement que je fais? J'ai mon mari, à la vérité : mais il ne fert qu'à groffir ma famille, fans m'aider à l'entj-etenir.
LISETTE
11 y a bien des maris qui font tout le contraire.
Hé ! que faites-vous donc, madame Jacob, pour fournir ainfi toute feule aux dépenfes de votre famille ?
M-"* JACOB
Je fais des mariages, ma bonne dame. Il efl vrai que ce font des mariages légitimes, ils ne produifent pas tant que les autres : mais, voyez- vous ! je ne veux rien avoir à me reprocher.
LISETTE
C'eft fort bien fait.
M'"« JACOB
Si madame étoit dans le goût de fe marier, j'ai en main le plus excellent fujet !
LA BARONNE
Pour moi, madame Jacob ?
M""* JACOB
C'efl un gentilhomme limofin, la bonne pâte de mari ! il fe laiffera mener par une femme, comme un parifien.
LISETTE a la baronne.
Voilà encore un bon hafard, madame,
LA BARONNE
Je ne me fens point en difpofition d'en profiter ; je ne veux pas fitôt me marier, je ne fuis point encore dégoûtée du monde.
LISETTE
Oh ! bien, je le fuis moi, madame Jacob ; mettez-moi fur vos tablettes.
M"' JACOB à Lifette.
J'ai votre affaire ; c'eft un gros commis qui a déjà quelque bien, mais peu de proteélion : il cherche une jolie femme pour s'en faire.
LISETTE
Le bon parti ! voilà mon fait.
LA BARONNE
Vous devez être riche, madame Jacob.
M"' JACOB à la baronne.
Hélas ! je devrois faire dans Paris une autre figTire ; je devrois rouler carroffe, ma chère dame, ayant un frère comme j'en ai un dans les affaires.
LA BARONNE
Vous avez un frère dans les affaires ?
M'"» JACOB
Et dans les grandes affaires, encore : je fuis fœur de monfieur Turcaret, puifqu'il faut vous le dire : il n'eft pas que vous n'en ayez ouï parler.
LA BARONNE d'un air étonné.
Vous êtes fœur de monfieur Turcaret !
M"" JACOB
Oui, madame, je fuis fa fœur de père & de mère même.
LISETTE d'un air étonné.
Monfieur Turcaret efl votre frère, madame Jacob !
M""* JACOB a Lifette. Oui, mon frère, mademoifelle, mon propre frère, & je n'en fuis pas plus grande dame pour cela. Je vous vois toutes deux bien étonnées ;
c'eft fans doute à caufe qu'il me laifle prendre toute la peine que je me donne.
LISETTE
Hé ! oui : c'efl ce qui fait le fujet de notre étonnement.
M'"*' JACOB
Il fait bien pis, le dénaturé qu'il eft ; il m'a défendu l'entrée de fa maifon, & il n'a pas le cœur d'employer mon époux.
LA BARONNE
Cela crie vengeance.
LISETTE
Ah ! le mauvais frère !
M"'^ JACOB
AulTi mauvais frère, que mauvais mari : n'at-il pas chaffé fa femme de chez lui ?
LA BARONNE
Ils faifoient donc mauvais ménage ?
M"' JACOB à la baronne.
Ils le font bien encore, madame, ils n'ont enfemble aucun commerce, & ma belle-fœur ell en province.
LA BARONNE
Quoi ! monfieur Turcaret n'eft pas veuf ?
358 TURCAKET
M'"^ JACOB
Bon ! Il y a dix ans qu'il ell féparé de fa femme, à qui il fait tenir une penfion à Valogne, afin de l'empêcher de venir à Paris.
LA BARONNE
Lifette !
LISETTE a la baronne.
Par ma foi, madame, voilà un méchant homme.
M™' JACOB
Oh ! le ciel le punira tôt ou tard, cela ne lui peut manquer ; & j'ai déjà ouï dire dans une maifon qu'il y avoit du dérangement dans fes affaires.
LA BARONNE à madame Jacob.
Du dérangement dans fes affaires ?
M'^'= JACOB
Hé! le moyen qu'il n'y en ait pas; c'ell un vieux fou qui a toujours aimé toutes les femmes, hors la fienne; il jette tout par les fenêtres, dès qu'il ell amoureux ; c'ell un panier percé.
LISETTE bas, a elle-même.
A qui le dit-elle ? Qui le fait mieux que
M"" JACOB
Je ne fais à qui il efl attaché préfentement ; mais il a toujours quelque demoifelle qui le plume, qui l'attrape ; & il s'imagine les attraper lui, parce qu'il leur promet de les époufer ; n'eft-ce pas là un grand fot ? Qu'en dites-vous, madame ?
LA BARONNE déconcertée.
Oui, cela n'ell pas tout-à-fait...
M'"^ JACOB
Oh ! que j'en fuis aife ! il le mérite bien, le malheureux! il le mérite bien. Si je connoiffois fa maîtreffe j'irois lui confeiller de le piller, de le manger, de le ronger, de l'abîmer. [A Lifette.) N'en feriez- vous pas autant, mademoifelle.
LISETTE
Je n'y manquerois pas, madame Jacob.
M""* JACOB a la baronne.
Je vous demande pardon de vous étourdir ainfi de mes chagrins ; mais quand il m'arrive d'y faire réflexion, je m'en fens fi pénétrée, que je ne puis me taire. Adieu, madame; fitôt que j'aurai la garniture, je ne manquerai pas de vous l'apporter.
LA BARONNE
Cela ne prefle pas, madame, cela ne prefle pas.
36o TURCARET