‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 131 sur 151 · LISETTE, LA BARONNE, LE MARQUIS, M-<= TURCARET · texte numérisé non relu

LISETTE, LA BARONNE, LE MARQUIS, M-<= TURCARET

LE MARQUIS

Je viens, ma charmante baronne, vous pré-

ienter une aimable dame, la plus fpirituelle, la plus galante, la plus amufante perfonne... Tant dS bonnes qualités qui vous font communes, doivent vous lier d'eftime & d'amitié.

LA BARONNE ail marquis.

Je fuis très-difpofée à cette union... {Bas, a Lifette.) C'eft l'original du portrait que le chevalier m'a facrifié.

j^me TURCARET a la baronne.

Je crains, madame, que vous ne perdiez bientôt ces bons fentimens. Une perfonne du grand monde, du monde brillant, comme vous, trouvera peu d'agrémens dans le commerce d'une femme de province.

LA BARONNE

Ah ! vous n'avez point l'air provincial , madame ; & nos dames les plus à la mode n'ont pas des manières plus agréables que les vôtres.

LE MARQUIS

Ah, palfembleu! non; je m'y connois, madame : & vous conviendrez avec moi, en voyant cette taille & ce vifage-là, que je fuis le feigneur de France du meilleur goût.

j^m. TURCARET.

Vous êtes trop poli, monfieur le marquis : ces flatteries-là pourroient me convenir en province, où je brille aflez fans vanité. J'y fuis

toujours à l'affût des modes ; on me les envoie toutes dès le moment qu'elles font inventées, & je puis me vanter d'être la première qui aie porté des pretintailles dans la ville de Valogne.

LISETTE bas, a elle-même.

Quelle folle!

LA BARONNE

Il efl beau de fervir de modèle à une ville comme celle-là.

j^jmo TURCARET.

Je l'ai mife fur un pied! j'en ai fait un petit Paris par la belle jeuneffe que j'y attire.

LE MARQUIS

Comment un petit Paris ! lavez-vous bien qu'il faut trois mois de Valogne pour achever un homme de cour.

j^jmc TURCARET.

Oh ! je ne vis pas comme une dame de campagne, au moins ; je ne me tiens point enfermée dans un château, je fuis trop faite pour la fociété ; je demeure en ville, & j'ofe dire que ma maifon efl une école de politelTe & de galanterie pour les jeunes gens.

LISETTE a madame Tiircaret.

C'efl une façon de collège pour toute la BafTe-Normandie.

370 TUKCARET

jyjmo TURCARET.

On joue chez moi, on s'y raflemble pour médire; on y lit tous les ouvrages d'efprit qui fe font à Cherbourg, à Saint-Lô, à Coutances, & qui valent bien les ouvTages de Vire & de Caen. J'y donne auffi quelquefois des fêtes galantes, des foupés-collations. Nous avons des cuifmiers qui ne favent faire aucun ragoût, à la vérité : mais ils tirent les viandes fi à-propos, qu'un tour de broche de plus ou de moins, elles feroient gâtées.

LE MARQUIS

C'eft l'effentiel de la bonne chère. Ma foi, vive Valogne pour le rôti !

j^jmc TURCARET.

Et pour les bals, nous en donnons fouvent. Que l'on s'y divertit ! cela eft d'une propreté : les dames de Valogne font les premières dames du monde pour favoir l'art de fe bien mafquer, & chacune a fon déguifement favori. Devinez quel eft le mien.

LISETTE

Madame fe déguife en amour, peut-être ?

Oh ! pour cela non,

LA BARONNE

Vous vous mettez en déeffe, apparemment, en grâce ?

COxMEDIE 3/1

mme TURCARET.

En Vénus, ma chère, en Vénus.

LE MARQUIS à madame Turcaret.

En Vénus ! ah ! madame, que vous êtes bien déguifée !

LISETTE has.

On ne peut pas mieux.

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