‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 15 sur 151 · DON ALONSE, LE CAPITAINE · texte numérisé non relu

DON ALONSE, LE CAPITAINE

CRISPIN

Mais, tenez, le voilà qui fort de chez lui par la petite porte de fon jardin.

LE CAPITAINE

Cela eft heureux,

DON ALONSE

Vous me prévenez, feigneur don Lope. J'ailois chez vous pour vous faire une prière.

LE CAPITAINE

Une prière! Ah! commandez, don Alonfe.

Près d'être votre beau-frère , que puis-je vous

refufer? Ce que je ne ferai pas pour vous, je

ne le ferois pas même pour un certain don Car-

los, qui m'a fauve la vie en Flandres, dans la dernière bataille qui s'y eft donnée.

DON ALONSE

Quoi! vous étiez à cette bataille? Je vous croyois alors en Italie.

LE CAPITAINE

Si j'y étois ! je me trouvai dans les premiers corps qui chargèrent l'ennemi. Nos troupes y firent toutes les merveilles qu'on devoit attendre de la valeur efpagnole.

CRISPIN bas, à part.

Il va fe lâcher.

L'armée des ennemis étoit campée fur deux lignes, & couverte d'un petit ruiffeau.

CRISPIN bas, h part.

Nous y voilà. Préparons-nous à faire notre office.

LE CAPITAINE

Nous le pafTâmes fièrement, malgré le feu continuel que...

CRISPIN bas ait capitaine j le tirant par la manche.

Drelin, drelin.

LE CAPITAINE

Enfin, c'eft dans cette occafion que mon ami don Carlos me fauva la vie, en prévenant un

Hollandois qui avoit le bras levé fur moi. Revenons à votre affaire. De quoi s'agit-il ?

DON ALONSE

Eftelle votre nièce me défefpère. La cruelle m ote tous les moyens de lui parler ; mais il en efl un qui dépend de vous.

LE CAPITAINE

Quel eft-il ?

DON ALONSE

Comme elle efl à préfent logée dans votre maifon, fouffrez que je m'introduife ce foir dans fon appartement.

LE CAPITAINE indigné.

O ciel ! don Alonfe, pouvez-vous me faire une pareille propofition ?

CRISPIN bas, a part.

Il ne s'adreffe pas mal!

LE CAPITAINE

Vous voulez que je favorife un tel deffein ! Vous exigez de mon amitié une fi lâche complaifance.

CRISPIN a don Alonfe.

Pour qui nous prenez-vous ?

DON ALONSE au capitaine.

Ah ! je ne médite rien qui doive vous révol-

l6 LE POINT-D'HONNEUR

ter. Je ne veux feulement que lui peindre l'affreux état où fa cruauté me réduit.

CRISPIN branlant la tête Votre valet.

DON ALONSE

Et vous ferez avec moi.

LE CAPITAINE fe radouciffanî.

C'eft une autre chofe.

CRISPIN

Bon pour cela.

LE CAPITAINE

A cette condition, cher ami, je ne puis refufer de vous fervir. Venez donc ce foir au logis.

DON ALONSE

Ce n'ell pas tout, j'ai auffi à vous parier d'une affaire qui touche votre honneur & le mien.

LE CAPITAINE preiiant feu.

Expliquez - vous. Ne me déguifez rien. Qu'eft-ce ?

DON ALONSE

J'ai appris que, depuis quelques jours, il rôdoit autour de ce jardin un cavalier qui en veut à Léonor,

CRISPIN bas, a part.

Ahi, ahi, ahi !

DON ALONSE

Et, fur le rapport qu'on m'en a fait, j'ai lieu de croire qu'il cherche à la féduire.

LE CAPITAINE, Grands dieux ! que m'apprenez-vous ?

CRISPIN

Ventrebleu ! ce n'efl point là une de ces minuties qu'il faut regarder avec un microfcope.

LE CAPITAINE

Vengeance , don Alonfe , vengeance ! Vous êtes frère, & je fuis amant : vous favez à quoi ces deux qualités nous engagent. Ne laifTons pas davantage vieillir le mal ; il deviendroit peut-être incurable.

CRISPIN

Je ne fais pas même fi l'on ne s'avife pas trop tard d'y remédier.

DON ALONSE

Voici l'heure où le cavalier a coutume de venir au Pardo. Nous pouvons lui demander raifon...

LE CAPITAINE

Lui demander raifon, oui, c'efl le droit. Com.ment fe nomme-t-il ?

l8 LE point-d'honneur

DON ALONSE

Je ne fais.

LE CAPITAINE

Où demeure-t-il ?

DON ALONSE

Je l'ignore.

LE CAPITAINE

Cela étant, don Alonfe, nous ne pouvons nous venger tout-à-l'heure.

DON ALONSE

Pourquoi ? Ne fuffit-il pas qu'il ait, à mon infu, des delïeins fur ma fœur.'*

LE CAPITAINE, Non, cela ne fuffit pas.

CRISPIN

Oh que non ! Voilà de mes jeunes gens qui ne demandent qu'à ferrailler !

LE CAPITAINE

Il faut auparavant que vous fâchiez s'il eft gentilhomme, ou non ; s'il eft marié, ou s'il ne l'eft pas.

CRISPIN

S'il a père & mère, ou s'il eft orphelin.

DON ALONSE

Dans un moment nous apprendrons tout cela de fa propre bouche.

Autre erreur. Il pourroit nous cacher la vérité.

DOxN ALONSE.

Vous êtes trop régulier, don Lope ; & mon reffentiment ne me permet pas d'attendre.

LE CAPITAINE

Contraignez-vous, don Alonfe. Je ne fouffrirai point que vous bleffiez les loix de la bienféance.

CRISPIN, Périffent mille honneurs de fille", plutôt que de voir choquer nos règles ?

LE CAPITAINE

Croyez-moi, faifons obferver & fuivre notre homme ; & quand nous faurons qui il efl, nous irons le trouver chez lui. S'il a eu des intentions criminelles, nous punirons fon audace, &, s'il n'a eu que des vues légitimes, nous lui ferons favoir que Léonor m'eft promife, & je le fommerai de fe défifter de fes prétentions.

DON ALONSE a part.

Il faut bien que je me prête à fa délicatefTe [haut.) J'y confens. Il s'agit donc de charger de cet emploi quelque homme adroit.

LE CAPITAINE

Crifpin nous en rendra bon compte.

LE point-d'honneur

CRISPIN bas, a part.

La mauvaife commiffion.

DON ALONSE

Laifîbns-le donc ici en fentinelle, & venez vous repofer chez moi. {Il fort &" entre dans h jardin.)

Le capitaine veut fuivre don Alonfe; Crifpin V arrête.

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