‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 97 sur 151 · SCÈNE FIL · texte numérisé non relu

SCÈNE FIL

MARINE, LA BARONNE, M. TURCARET

LA BARONNE

Je fuis ravie de vous voir, monfieur Turcaret,

pour vous faire des complimens fur les vers que vous m'avez envoyés.

M. TUKCARET riant.

Oh, oh!

LA BARONNE

Savez-vous bien qu'ils font du dernier galant. Jamais les Voitures, ni les Pavillons n'en ont fait de pareils.

M. TUKCARET.

Vous plaifantez apparemment ?

LA BARONNE

Point du tout.

Sérieufement, madame, les trouvez-vous bien tournés ?

LA BARONNE

Le plus fpirituellement du monde.

Ce font pourtant les premiers vers que j'aie faits de ma vie.

LA BARONNE

On ne le diroit pas.

Je n'ai pas voulu emprunter le fecours de quelque auteur, comme cela fe pratique.

LA BARONNE

On le voit bien : les auteurs de profeffion ne penfent & ne s'expriment pas ainfi ; on ne fauroit les foupçonner de les avoir faits.

J'ai voulu voir, par curiofité, fi je ferois capable d'en compofer, & l'amour m'a ouvert l'efprit.

LA BARONNE, Vous êtes capable de tout, monfieur ; il n'y a rien d'impoffible pour vous.

MARINE

Votre profe , monfieur, mérite auffi des complimens : elle vaut bien votre poéfie au moins.

Il eft vrai que ma profe a fon mérite ; elle efl fignée & approuvée par quatre fermiersgénéraux.

MARINE a M. Tîircaret.

Cette approbation vaut mieux que celle de l'académie.

LA BARONNE

Pour moi je n'approuve point votre profe, monfieur; & il me prend envie de vous quereller.

D'où vient ?

LA BARONNE

Avez-vous perdu la raifon, de m'envoyer un billet au porteur? Vous faites tous les jours quelques folies comme cela.

Vous vous moquez.

De combien eft-il ce billet ? Je n'ai pas pris garde à la fomme, tant j'étois en colère contre vous.

Bon ; il n'ell que de dix-mille écus.

LA BARONNE

Comment dix-mille écus ? Ah ! fi j'avois fu cela, je vous l'aurois renvoyé fur le champ.

Fi donc !

LA BARONNE

Mais je vous le renverrai.

Oh ! vous l'avez reçu, vous ne le rendrez point.

MARINE bas, a part.

Oh ! pour cela, non.

LA BARONNE

Je fuis plus offenfée du motif que de la chofe même.

Hé pourquoi !

LA BARONNE

En m'accablant tous les jours de préfens, il femble que vous vous imaginiez avoir befoin de ces liens-là pour m'attacher à vous.

Quelle penfée ! non, madame, ce n'eft point dans cette vue que...

Mais vous vous trompez, monfieur, je ne vous en aime pas davantage pour cela.

Qu'elle eft franche ! qu'elle eft fnicère !

LA BARONNE

Je ne fuis fenfible qu'à vos empreffemens, qu'à vos foins.

M. TURCARET, Quel bon cœur !

LA BARONNE

Qu'au feul plaifir de vous voir.

Elle me charme... Adieu, charmante Phllis.

LA BARONNE

Quoi ! vous fortez fitôt ?

Oui ! ma reine ; je ne viens ici que pour vous faluer en pafTant. Je vais à une de nos affemblées, pour m'oppofer à la réception d'un piedplat, d'un homme de rien, qu'on veut faire entrer dans notre compagnie. Je reviendrai, dès que je pourrai m'échapper. (// bii baife la main.)

LA BARONNE

Fuffiez-vous déjà de retour!

MARINE faifant la révérence a M. Tîircaret. Adieu, monfieur ; je fuis votre très-humble fervante.

A propos, Marine ; il m.e femble qu'il y a long-tems que je ne t'ai rien donné. (// lui donne une poignée d'argent.) Tiens; je donne fans compter, moi.

MARINE

Et moi je reçois de même, monfieur. Oh ! nous fommes tous deux des gens de bonne foi!

M. Tiircaret fort.

26o TURC^RET

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