‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 99 sur 151 · MARINE, LA BARONNE, LE CHEVALIER, FRONTIN · texte numérisé non relu

MARINE, LA BARONNE, LE CHEVALIER, FRONTIN

LE CHEVALIER à la baroiine.

Je viens, madame, vous témoigner ma reconnoiffance ; fans vous, j'aurois violé la foi des

joueurs : ma parole perdoit tout fon crédit, & je tombois dans le mépris des honnêtes gens.

LA BARONNE

Je fuis bien aife, chevalier, de vous avoir fait ce plaifir.

LE CHEVALIER

Ah ! qu'il efl doux de voir fauver fon honneur par l'objet même de fon amour !

:MARINE bas, a elle-même.

Qu'il ell tendre & paffionné ! Le moyen de lui refufer quelque chofe !

LE CHEVALIER

Bon jour, Marine. Madame, j'ai auffî quelques grâces à lui rendre ; Frontin m'a dit qu'elle s'efl intéreffée à ma douleur.

MARINE au chevalier.

Eh ! oui. merci de ma vie, je m'y fuis intéreffée; elle nous coûte affez pour cela.

LA BARONNE a Marine.

Taifez-vous, Marine ; vous avez des vivacités qui ne me plaifent pas.

LE CHEVALIER

Hé ! madame, laiffez-la parler ; j'aime les gens francs & fincères.

MARINE

Et moi, je haïs ceux qui ne le font pas.

262 TUKCARET

LE CHEVALIER

Elle efl toute fpirituelle dans fes mauvaifes humeurs ; elle a des réparties brillantes qui m'enlèvent. Marine, au moins j'ai pour vous ce qui s'appelle une véritable amitié ; & je veux vous en donner des marques. {Il fait fembïant de fouiller dans fes poches^ Frontin, la première fois que je gagnerai, fais m'en reflbuvenir.

FRONTIN a Marine.

C'eft de l'argent comptant.

MARINE a Frontin.

J'ai bien affaire de fon argent! hé! qu'il ne vienne pas ici piller le nôtre.

LA BARONNE

Prenez garde à ce que vous dites, Marine.

MARINE

C'eft voler au coin d'un bois.

LA BARONNE

Vous perdez le refpeél.

LE CHEVALIER a la baronne.

Ne prenez point la chofe férieufement.

MARINE

Je ne puis me contraindre, madame ; je ne puis voir tranquillement que vous foyez la dupe de monfieur, & que monfieur Turcaret foit la vôtre.

Marine!...

MARINE

Hé fi, fi ! Madame ; c'eft fe moquer, de recevoir d'une main, pour diffiper de l'autre. La belle conduite ! Nous en aurons toute la honte, & monfieur le chevalier tout le profit.

LA BARONNE

Oh ! pour cela vous êtes trop infolente ; je n'y puis plus tenir.

MARINE

Ni moi non plus.

LA BARONNE

Je vous chaflerai,

MARINE

Vous n'aurez pas cette peine-là, madame, je me donne mon congé moi-même : je ne veux pas qu'on dife dans le monde que je fuis infruclueufement complice de la ruine d'un financier.

LA BARONNE

Retirez-vous, impudente ! ne paroiffez jamais devant moi que pour me rendre vos comptes.

MARINE

Je les rendrai à monfieur Turcaret, madame ; &, s'il efl: affez fage pour m'en croire, vous compterez auffi tous deux enfemble. (^//^/t^r/.)

Page 1