LA BÊTE ÊCARLATE. TO
Pendait à larges plis de son râble puissant; Ses yeux aigus plongeaient à tous les bouts du monde; Et, dans un bâillement, chaque gueule profonde Vomissait sur la terre, en épais tourbillons, Des hommes revêtus de pourpre ou de haillons, Portant couronne et sceptre, ou l'épée, ou la crosse. Et tous ayant, gravée au front, l'image atroce Des deux poutres en croix où, liés par les mains, Agonisent, pendus, les Esclaves romains.
Et les Fils de la Bête, ou rampants, ou farouches,
Allaient, couraient, crevant les yeux, cousant les bouches,
Tantôt pleins de fureur, comme les loups des bois
Que pourchassent la soif et la faim, et parfois
Semblables aux renards, peste des bergeries.
Qui se glissent, furtifs, aux nocturnes tueries.
Et, dans les cachots sourds, les chevalets sacrés
Membre à membre broyaient les hommes massacrés.
Vénérable au troupeau des victimes serviles,
L'Extermination fauchait têtes et villes ;
Et les bûchers flambaient, multipliés, dans l'air
Fétide, consumant la pensée et la chair
De ceux qui, de l'antique Isis levant les voiles,
Emportaient l'âme humaine au delà des étoiles 1
Et tous ces tourmenteurs par la Bête vomis
Poursuivaient jusqu'aux morts dans la tombe endormis;
Gorgés, mais non repus, de vivante pâture,
Ils se ruaient, hideux, sur cette pourriture.
Et s'entre-déchiraieut enfin, faute de mieux 1
Et la Béte rugit de triomphe, et les deux S'emplirent lentement de ténèbres épaisses. Tout astre s'éteignit, et toutes les espèces Moururent, et la terre, en cendre, s'en alla Dans le vide, et plus rien ne fut de tout cela.
Et l'Homme, hors du temps et hors de l'étendue,
De l'œil intérieur de son âme éperdue
Vit s'élargir un gouffre où, sur des grils ardents.
Avec des bonds, des cris, des grincements de dents.
Les générations se tordaient, enflammées,
Toujours vives, cuisant et jamais consumées,
Races de tout pays et de tout siècle, vieux
Et jeunes, et petits enfants, frais et joyeux,
A peine ayant déclos leurs naïves paupières.
Et qui, dans les bouillons torrides des chaudières,
Montaient et descendaient épouvantablement.
Parce qu'ils étaient morts avant le Sacrement 1
Et l'Homme, en un beau lieu d'ineffables délices, Vit de rares Élus penchés sur ces supplices, Le front illuminé de leurs nimbes bénis, Qui contemplaient d'en haut ces tourments infinis, Jouissant d'autant plus de leur bonheur subhme Que plus d'horreur montait de l'exécrable abimel Et l'Homme s'éveilla de son rêve, muet. Haletant et livide. Et tout son corps suait D'angoisse et de dégoût devant cette géhenne Effroyable, ces flots de sang et cette haine. Ces siècles de douleurs, ces peuples abêtis.