LA LAMPE DU CIEL
Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges,
Es-tu le soleil des morts bienheureux,
Le blanc paradis où s'en vont leurs songes?
O monde muet, épanchant sur eux
De beaux rêves faits de meilleurs mensonges,
Es-tu le soleil des morts bienheureux.
Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges?
Toujours, à jamais, éternellement.
Nuit! Silence! Oubli des heures amères!
Que n'absorbez-vous le désir qui ment.
Haine, amour, pensée, angoisse et chimères? Que n'apaisez-vous l'antique tourment, Nuit! Silence! Oubli des heures amères I Toujours, à jamais, éternellement?
Par la chaîne d'or des étoiles vives, O Lampe du ciel, qui pends de l'azur.
Tombe, plonge aussi dans la mer sans rives 1 Fais un gouffre noir de l'air tiède et pur Au dernier soupir des houles pensives, O Lampe du ciel, qui pends de l'azur Par la chaîne d'or des étoiles vives I
Pantouns Malais
i-' ÉCLAIR vibre sa flèche torse A l'horizon mouvant des flots.
Sur ta natte de fine écorce Tu rêves, les j'eux demi-clos.
A l'horizon mouvant des flots La foudre luit sur les écumes.
Tu rêves, les 5'eux demi-clos.
Dans la case que tu parfumes.
PAXTOUXS MALAIS. 29
La foudre luit sur les écumes, L'ombre est en proie au vent hurleur.
Dans la case que tu parfumes Tu rêves et souris, ma fleur!
L'ombre est en proie au vent hurleur, Il s'engouffre au fond des ravines.
Tu rêves et souris, ma fleur !
Le cœur plein de chansons divines.
Il s'engouffre au fond des ravines, Parmi le fracas des torrents.
Le cœur plein de chansons divines, Monte, nage aux cieux transparents I
Parmi le fracas des torrents L'arbre éperdu s'agite et plonge.
Monte, nage aux cieux transparents, Sur l'aile d'un amoureux songe!
L'arbre éperdu s'agite et plonge, Le roc bondit déraciné.
Sur l'aile d'un amoureux songe Berce ton cœur illuminé!
Le roc bondit déraciné Vers la mer ivre de sa force.
Berce ton cœur illuminé I L'éclair vibre sa flèche torse.
Voici des perles de Mascate Pour ton beau col, ô mon amour I Un sang frais ruisselle, écarlate, Sur le pont du blême Giaour.
Pour ton beau col, ô mon amour, Pour ta peau ferme, lisse et brune I Sur le pont du blême Giaour Des yeux morts regardent la lune.
Pour ta peau ferme, lisse et brune.
J'ai conquis ce trésor charmant.
Des yeux morts regardent la lune Farouche au fond du firmament.
J'ai conquis ce trésor charmant, Mais est-il rien que tu n'effaces?
Farouche au fond du firmament, La lune reluit sur leurs faces.
Mais est-il rien que tu n'effaces?
"les longs yeux sont un double éclair.
La lune reluit sur leurs faces.
L'odeur du sang parfume l'air.
PANTOUNS MALAIS. 31
Tes longs yeux sont un double éclair ; Je t'aime, étoile de ma vie!
L'odeur du sang parfume l'air, Notre fureur est assouvie.
Je t'aime, étoile, de ma vie, Rayon de l'aube, astre du soir I Notre fureur est assouvie, Le Giaour s'enfonce au flot noir.
Rayon de l'aube, astre du soir.
Dans mon cœur ta lumière éclate 1 Le Giaour s'enfonce au flot noirl Voici des perles de Mascate.
Sous l'arbre où pend la rouge mangue Dors, les mains derrière le cou.
Le grand python darde sa langue Du haut des ciges de bambou.
Dors, les mains derrière le cou^ La mousseline autour des hanches.
Du haut des tiges de bambou Le soleil filtre en larmes blanches.
La mousseline autour des hanches.
Tu dores l'ombre, et l'embellis.
Le soleil filtre en larmes blanches Parmi les nids de bengalis.
Tu dores l'ombre, et l'embellis, Dans l'herbe couleur d'émeraude.
Parmi les nids de bengalis Un vol de guêpes vibre et rôde.
Dans l'herbe couleur d'émeraude Qui te voit ne peut t'oublierl Un vol de guêpes vibre et rôde Du santal au géroflier.
Qui te voit ne peut t'oublier; Il t'aimera jusqu'à la tombe.
Du santal au géroflier L'épervier poursuit la colombe.
II t'aimera jusqu'à la tombe!
G femme, n'aime qu'une fois!
L'épervier poursuit la colombe; Elle rend l'âme au fond des bois.
O femme, n'aime qu'une fois !
Le Praho sombre approche et tangue.
Elle rend l'âme au ibnd des bois Sous l'arbre où pend la rouge mangue.
PANTOUNS MALAIS.
Le hinné fleuri teint tes ongles roses, Tes chevilles d'ambre ont des grelots d'or. J'entends miauler, dans les nuits moroses. Le Seigneur rayé, le Roi de Timor.
Tes chevilles d'ambre ont des grelots d'or. Ta bouche a le goût du miel vert des ruches. Le Seigneur rayé, le Roi de Timor, Le voilà qui rôde et tend ses embûches.
Ta bouche a le goût du miel vert des ruches, Ton rire joyeux est un chant d'oiseau.
Le voilà qui rôde et tend ses embûches : C'est l'heure où le daim va boire au cours d'eau.
Ton rire jo3'eux est un chant d'oiseau, Tu cours et bondis mieux que les gazelles. C'est l'heure où le daim va boire au cours d'eau ; Il a vu jailHr deux jaunes prunelles.
Tu cours et bondis mieux que les gazelles. Mais ton cœur est traître et ta bouche ment I Il a vu jaillir deux jaunes prunelles; Un frisson de mort l'étreint brusquement.
Mais ton cœur est traître et ta bouche ment! Ma lame de cuivre à mon poing flamboie. Un frisson de mort l'étreint brusquement : Le royal Chasseur a saisi sa proie.
Ma lame de cuivre à mon poing flamboie; Nul n'aura l'amour qui m'était si cher. Le royal Chasseur a saisi sa proie ; Dix griffes d'acier lui mordent la chair.
Nul n'aura l'amour qui m'était si cher, Meurs! Un long baiser sur tes lèvres closes I Dix griffes d'acier lui mordent la chair. Le hinné fleuri teint tes ongles roses!
O mornes yeux ! Lèvre pâlie !
J'ai dans l'ame un chagrin amer.
Le vent bombe la voile emplie, L'écume argenté au loin la mer.
J'ai dans l'âme un chagrin amer :
Voici sa belle tête morte 1 L'écume argenté au loin la mer. Le Praho rapide m'emporte.
PANTOUNS MALAIS. 35
Voici sa belle tête morte !
Je l'ai coupée avec mon kriss.
Le Praho rapide m'emporte En bondissant comme l'axis.
Je l'ai coupée avec mon kriss ; Elle saigne au mât qui la berce.
En bondissant comme l'axis Le Praho plonge ou se renverse.
Elle saigne au mât qui la berce; Son dernier râle me poursuit.
Le Praho plonge ou se renverse, La mer blême asperge la nuit.
Son dernier râle me poursuit.
Est-ce bien toi que j'ai tuée?
La mer blême asperge la nuit, L'éclair fend la noire nuée.
Est-ce bien toi que j'ai tuée?
C'était le destin, je t'aimais!
L'éclair fend la noire nuée, L'abîme s'ouvre pour jamais.
C'était le destin, je t'aimais!
Que je meure afin que j'oublie 1 L'abîme s'ouvre pour jamais.
O mornes yeux! Lèvre pâlie!
L'Illusion suprême
^^^'AXD l'homme approche enfin des sommets où la vie Va plonger dans votre ombre inerte, ô mornes cieuxl Debout sur la hauteur aveuglément gravie, Les premiers jours vécus éblouissent ses yeux.
Tandis que la nuit monte et déborde les grèves, Il revoit, au delà de l'horizon lointain, Tourbillonner le vol des désirs et des rêves Dans la rose clarté de son heureux matin.
Monde lugubre, où nul ne voudrait rciescendre Par le même chemin solitaire, âpre et lent, Vous, stériles soleils, qui n'êtes plus que cendre, Et vous, ô pleurs muets, tombés d'un cœur sanglant I
l'illusion suprême.
Celui qui va goûter le sommeil sans aurore Dont l'homme ni le Dieu n'ont pu rompre le sceau, Chair qui va disparaître, âme qui s'évapore, S'emplit des visions qui hantaient son berceau.
Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse : La montagne natale et les vieux tamarins, Les chers morts qui l'aimaient au temps de sa jeunesse Et qui dorment là-bas dans les sables marins.
Sous les lilas géants où vibrent les abeilles, Voici le vert coteau, la tranquille maison, Les grappes de letchis et les mangues vermeilles Et l'oiseau bleu dans le maïs en floraison ;
Aux pentes des pitons, parmi les cannes grêles Dont la peau d'ambre mûr s'ouvre au jus attiédi, Le vol vif et strident des roses sauterelles Qui s'enivrent de la lumière de midi;
Les cascades, en un brouillard de pierreries, Versant du haut des rocs leur neige en éventail; Et la brise embaumée autour des sucreries. Et le fourmillement des Hindous au travail ;
Le café rouge, par monceaux, sur l'aire sèche; Dans les mortiers massifs le son des calaous ; Les grands-parents assis sous la varangue fraîche Et les rires d'enfants à l'ombre des bambous :
Le ciel vaste où le mont dentelé se profile, Lorsque ta pourpre, ô soir, le revêt tout entier ! Et le chant triste et doux des Bandes à la file Qui s'en viennent des hauts et s'en vont au quartier.
Voici les bassins clairs entre les blocs de lave ; Par les sentiers de la savane, vers l'enclos, Le beuglement des bœufs bossus de Tamatave Mêlé dans l'air sonore au murmure des flots.
Et sur la côte, au pied des dunes de Saint-Gilles, Le long de son corail merveilleux et changeant. Comme un essaim d'oiseaux les pirogues agiles Trempant leur aile aiguë aux écumes d'argent.
Puis, tout s'apaise et dort. La lune se balance, Perle éclatante, au fond des cieux d'astres emplis ; La mer soupire et semble accroître le silence Et berce le reflet des mondes dans ses plis.
Mille arômes légers émanent des feuillages
Où la mouche d'or rôde, étincelle et bruit ;
Et les feux des chasseurs, sur les mornes sauvages,
Jaillissent dans le bleu splendide de la nuit.
Et tu renais aussi, fantôme diaphane.
Qui fis battre son cœur pour la première fois,
Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane.
Ne parfumas ç "^un jour l'ombre calme des bois I
L* IL LU s ION SUPREME. 59
O chère Vision, toi qui répands encore, De la plage lointaine où tu dors à jamais. Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore Au fond d'un cœur obscur et glacé désormais 1
Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté : Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté !
Mais quand il s'en ira dans le muet mystère Où tout ce qui vécut demeure enseveli, Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre, O doux rêve, promis à l'infaillible oubli ?
Et vous, joyeux soleils des naïves années, Vous, éclatantes nuits de l'infini béant. Qui versiez votre gloire aux mers illuminées, L'esprit qui vous songea vous entraine au néant.
Ah ! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel Emportant à plein vol l'Espérance insensée, Qu'est-ce que tout cela, qui n'est pas éternel?
Soit ! la poussière humaine, en proie au temps rapide. Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords. Les Dieux qu'elle a conçus et l'univers stupide Ne valent pas la paix impassible des morts.
Villanelle
Une nuit noire, par un calme, sous l'Equateur.
Le Temps, l'Étendue et le Nombre Sont tombés du noir firmament Dans la mer immobile et sombre.
Suaire de silence et d'ombre,
La nuit efface absolument
Le Temps, l'Étendue et le Nombre.
Tel qu'un lourd et muet décombre, L'Esprit plonge au vide dormant, Dans la mer immobile et sombre.