PARFUM DE PAN
Les Aromates
L/'air lumineux, l'Érèbe et la mer inféconde,
Et l'abîme éthéré plein d'astres éclatants,
Et l'antique Gaia qui conçut les Titans,
Et les vents déchaînés dont l'aile vagabonde
Pourchasse dans la nuit les troupeaux haletants
Des nuages striés d'éclairs au ciel qui gronde,
Que sont-ils, sinon Toi, Pan, substance du monde !
O divin Chèvre-pied, frénétique et joyeux,
Ton souffle immense emplit la Syrinx éternelle !
Tout soupire, tout chante ou se lamente en elle ;
Et le vaste Univers qui dormait dans tes yeux,
Circulaire et changeant, sinistre ou radieux.
Avec ses monts, ses bois, ses flots, l'homme et les Dieux,
En se multipliant jaillit de ta prunelle,
Inépuisable Pan, vieux et toujours nouveau, Toi qui fais luire au loin, pour des races meilleures. Comme un pâle reflet de quelque vain flambeau, L'Espérance stérile, hélas! dont tu nous leurres. Et qui roules, marqués d'un implacable sceau. Les siècles de ton rêve aussi prompts que tes heures, Salut, ô Dieu terrible, Origine et Tombeau!
L'Enlèvement d'Européia
Li A montagne était bleue et la mer était rose. Du limpide horizon, dans l'air tout embaumé, L'Aurore, fleur céleste, et récemment éclose. Semblait s'épanouir sur le monde charmé.
Non moins roses que l'Aube, au bord des vastes ondes, Les trois Vierges, avec des rires ingénus, Laissant sur leur épaule errer leurs boucles blondes, Se jouaient dans l'écume où brillaient leurs pieds nus.
Le sein libre à demi du lin qui les protège, Une lumière au cœur et l'innocence aux yeux. Et la robe agrafée à leurs genoux de neige, Elles allaient, sans peur des hommes et des Dieux*
Voici qu'un grand Taureau parut le long des côtes, Grave et majestueux, ayant de larges flancs, Une étoile enflammée entre ses cornes hautes Et des éclats de pourpre épars sur ses poils blancs.
Le souffle ambroisien de ses naseaux splendides L'enveloppait parfois d'un nuage vermeil Tel que la vapeur d'or dont les Époux Ki'onides Abritaient leur amour et leur divin sommeil.
Il vint, et dans le sable où l'écume s'irise Se coucha, saluant d'un doux mugissement Le beau groupe immobile et muet de surprise, Et caressa leurs pieds de son mufle fumant.
Or, le voyant ainsi prosterné, l'une d'elles. Dont l'œil étincelant reflétait le ciel bleu, Plus jeune, et la plus belle entre les trois si belles. S'assit sur ce Taureau superbe comme un Dieu.
Tandis qu'elle riait dans sa naïve joie,
Lui, soudain se dressa sur ses jarrets de fer.
Et, rapide, emportant sa gracieuse proie.
En quelques bonds fougueux s'élança dans la mer.
Les deux autres, en pleurs, sur les algues marines Couraient, pâles, les bras étendus vers les flots, Suppliaient tour à tour les Puissances divines Et nommaient leur compagne avec de longs sanglots.
L ENLKVEMENT D EUROPEIA 33
Celle-ci, voyant fuir le doux sol d'Hellénie, Se lamentait, tremblante : — Où vas-tu, cher Taureau ? Pourquoi m'emportes-tu sur la houle infinie. Cruel! toi qui semblais si docile et si beau?
Vois 1 La mer est stérile et n'a point de prairies Ni d'herbage odorant qui te puisse nourrir. Hélas 1 J'entends gémir mes compagnes chéries... Reviens! Ne suis-je pas trop jeune pour mourir? —
Mais lui nageait toujours vers l'horizon sans bornes, Refoulant du poitrail le poids des grandes Eaux Sur qui resplendissait la pointe de ses cornes A travers le brouillard qu'exhalaient ses naseaux.
Et quand la terre, au loin, se fut toute perdue, Quand le silencieux espace Ouranien Rayonna, seul, ardent, sur la glauque étendue. Le divin Taureau dit : — O Vierge, ne crains rien.
Je suis le Roi des Dieux, le Kronide lui-même. Descendu de l'immense Ether à tes genoux ! Réjouis-toi plutôt, ô Fleur d'Hellas que j'aime, D'être immortelle aux bras de l'immortel Époux!
Viens ! Voici l'Ile sainte aux antres prophétiques
Où tu célébreras ton hymen glorieux.
Et de toi sortiront des Enfants héroïques
Qui régiront la terre et deviendront des Dieux ! —
Frédégonde