‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 112 sur 734 · CHAPITRE VIH. f · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH. f

bourg le reste do la journée. Nous fîmes faire dans elles restes précieux du lièvre, en donnant à l’hôtellerie une soupe aux choux , et mettre à la l’outre de si rudes accolades que nous l’eûmes broche un lièvre que nous eûmes grand soin de bientôt vidée. Nous étions si occupés tous trois de vérifier. Nous poursuivîmes notre chemin dès la ce que nous faisions , que nous ne parlâmes prespointo du jour suivant , après avoir rempli notre que point pendant ce temps-là ; mais , après avoir outre d’un vin assez bon , et notre sac de quelques mangé, nous reprîmes ainsi la conversation : Je morceaux de pain , avec la moitié du lièvre qui suis surpris, dit le barbier au comédien, que vous nous restoit de noire souper. paraissiez si mal dans vos affaires. Pour un héros

Lorsque nous eûmes .fait environ deux lieues, de théâtre, vous avez l’air bien indigent! Pariions nous sentîmes de l’appétit ; et , comme nous donnez si je vous dis si librement ma pensée. Si aperçûmes à deux cents pas du grand chemin librement ! s'écria l’acteur; ah! vraiment, vous plusieurs gros arbres qui formoient dans la cam- ne connoissez pas Mclcliior Zapata. Grâces à Dieu, pagne un ombrage très-agréable, nous allâmes je n’ai point un esprit à contre-poil. Vous inc faites faire halte en cet endroit. Nous y rencontrâmes un plaisir de me parler avec tant de franchise ; car homme de vingt-sept à vingt-huit ans, qui trem- j’aime à dire aussi tout ce que j’ai sur le cœur, poil des croûtes de pain dans une fontaine. Havoit J’avoue de bonne foi que je ne suis pas riche. Tcaoprès de lui une longue rapière étendue sur nez, poursuivit-il en nous faisant remarquer que l’herbe avec un liavresac dont il s’éloit déchargé son pourpoint étoit doublé d’affiches de comédie, les épaules. Il nous parut mal vêtu , mais bien fait voilà l’étofTc ordinaire qui me sert de doublure ; et, eide bonne mine. Nous l’abordâmes civilement, si vous êtes curieux de voir ma garde-robe, je il nous salua de même. Ensuite il nous présenta vais satisfaire votre curiosité. En même temps il de ses croûtes, et nous demanda , d’un air riant, tira de son liavresac un babil couvert de vieux passi nous voulions être de b partie. Nous lui répon- sements d’argent faux, une mauvaise capeline, dîmes que oui, pourvu qu’il trouvât bon que, avec quelques vieilles plumes ; des bas de soie tout pour rendre le repas plus solide, nous joignis- pleins de trous, et des souliers de maroquin rouge sions notre déjeûner au sien. Il y consentit fort fort usés. Vous voyez, nous dit-il ensuite, que je volontiers, et nous exhibâmes aussitôt nos den- suis passablement gueux. Cela m’étonne, répliqua rées, ce qui ne déplut point à l’inconnu. Comment don Diego : vous n'avez donc ni femme ni fille? donc , messieurs , s’écria-t-il tout transporté de ! J’ai une femme belle et jeune, repartit Zapata, et joie, voila bien des munitions? Vous êtes, à ce | je n’en suis pas plus avancé. Admirez la fatalité du que je vois, des gens de prévoyance. Je ne | mon étoile : j’épouse une aimable actrice , dans voyage pas avec tant de précaution , moi ; je ! l’espérance qu’elle ne me laissera pas mourir do donne beaucoup au hasard. Cependant, malgré ! faim; et, pour mon malheur, elle a une sagesse Tétât où vous me trouvez, je puis dire, sans va- | incorruptible. Qui diable n’y aurait pas été trompé nilé, que je fais quelquefois une figure assez j comme moi? Il faut que, parmi les comédiennes brillante. Savez-vous bien qu’on me traite ordi- ! de campagne, il s’en trouve une vertueuse, et nairenieut de prince, et que j’ai des gardes à ma qu’elle me tombe entre les mains. C’est assurésuite? Je vous entends , dit Diego; vous voulez ment jouer de malheur, dit le barbier. Aussi , que nous faire comprendre par-là que vous êtes corné- ne preniez-vous une actrice de la grande troupe dicn. Vous l’avez deviné, répondit l’autre; je fais j de Madrid? vous auriez été sûr de votre fait. J’en la comédie depuis quinze années pour le moins, j demeure d’accord, reprit Thistrion; mais, mal- Je u’étois encore qu’un enfant, que je jouoisdejà peste, il n’est pas permis à un petit comédien de de petits rôles. Franchement, répliqua le barbier campagne d’élever sa pensée jusqu’à ces fameuses en branlant la tête , j’ai de la peine à vous croire, héroïnes. C’est tout ce que pourroit faire un acteur Je ronnois les comédiens; ces messieurs-là ne même de la troupe du prince; encore y en a-t-il font |ias, comme vous, des voyages à pied, ni j qui sont obligés de se pourvoir en ville. Heureuseîles repas de saint Antoine ; je doute même que : ment pour eux la ville est bonne , et Ton y rcnconvous mouchiez les chandelles. Vous pouvez, re- ; tre souvent des sujets qui valent bien des prinpartit Thistrion , penser de moi tout ce qu’il vous I cesses de coulisses.

plaira ; mais je ne laisse pas de jouer les premiers Eh! n'avez- vous jamais songé, lui dit mon comrôlcsjje fais les rôles amoureux. Cela étant, dit . pagnon, à vous introduire dans cette troupe? Est-il mon camarade, je vous en félicite, et je suis ravi besoin d’un mérite infini pour y entrer? Bon! réquelesdgneurC.il Blas et moi, nous ayons Thon- pondit Melchior, vous moquez-vous, avec votre ueur de déjeûner avec un personnage d’une si i mérite infini? Il y a vingt acteurs : demandez de grande importance. j leurs nouvelles au public , vous eu entendrez parler

Nous commençâmes alors à ronger nos griguons I dans de jolis tenues. Il y en a plus de la moitié qui

mériteraient de porter encore le havresac. Malgré tout cela , néanmoins , il n’csl pas aisé d’être reçu parmi eux. Il faut des espèces ou de puissants amis pour suppléer à la médiocrité du talent. Je dois le savoir, puisque je viens de débuter à Madrid, où j’ai été hué et sifflé comme tous les diables, quoique je dusse être fort applaudi ; car j’ai crié, j’ai pris des tons extravagants, et suis sorti cent fois de la nature ; de plus , j’ai mis , en déclamant, le poing sous le menton de ma princesse; en un mot , j’ai joué dans le goût des grands acteurs de ce pays-là , et cependant le même public, qui trouve en eux ces manières fort agréables, n’a pu les souffrir en moi. Voyez ce que c’est que la prévention! Ainsi donc, ne pouvant plaire par mon jeu , et n’ayant pas de quoi me faire recevoir, en dépit de ceux qui m'ont sifflé, je m’en retourne à Zamora. J’y vais rejoindre ma femme et mes camarades , qui n’y font pas trop bien leurs affaires. Puissions-nous n’étre pas obligés d’y quêter, pour nous mettre en état de nous rendre dans une autre ville, comme cela nous est arrivé plus d’une ! fois.

A ces mots, le prince dramatique se leva , reprit son havresac et son épée , et nous dit d'un air j grave en nous quittant : Adieu , messieurs ; puissent les dieux sur vous épuiser leurs faveurs ! Et j vous , lui répondit Diégo du même ton , puissiezvous retrouver à Zamora votre femme changée et bien établie ! Dès que le seigneur Zapala nous eut tourné les talons, il se mit à gesticuler et à décla- ! mer en marchant. Aussitôt le barbier et moi nous { commençâmes à le siffler , pour lui rappeler son ! début. Nos sifflements frappèrent ses oreilles; il j crut entendre encore les sifflets de Madrid. Il re- , garda derrière lui ; et, voyant que nous prenions plaisir à nous égayer à ses dépens, loin de s’offenser de ce trait bouffon, il entra de bonne grâce dans La plaisanterie , et continua son chemin en faisant de grands éclats de rire. De notre côté , nous nous en donnâmes à cœur-joie. Puis nous regagnâmes le grand chemin et poursuivîmes notre route.

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