CHAPITRE VI
reçues. Respectez nos actrices devant les trompettes de leur réputation. Nous buvons tous les jours avec elles; nous les garantissons parfaites : nous en donnerons, si l’on veut , des certificats. Je n’en doute point , lui répondit son parent ; tous en donneriez mémo de leurs vie et mœurs , tant vous me paraissez amis!
Vos comédiennes polonaises , dit en riant le raarïfiiLs de Zeneltc, sont sans doute beaucoup meilleures ? Oui certainement, répliqua don Pompeyo, eUes valent mieux. Il y en a du moins quelques-unes qui n’ont pas le moindre défaut. Ceites-là , reprit le marquis , peuvent compter sur vos certificats? Je n’ai point de liaisons avec ciics , repartit don Pompeyo. Je ne suis point de leurs débauches : je puis juger de leur mérite sans prévention. En bonne foi, poursuivit-il, croyezvous avoir une troupe excellente? Non, parbleu , dit le marquis , je ne le crois pas , et je ne veux défendre qu’un très-petit nombre d’acteurs : j’abandonne tout le reste. Ne conviendrez- vous pas que l’actrice qui a joué le rôle de Didon est admirable? N’a-t-elle pas représenté cette reine avec toute la noblesse et tout l’agrément convenables à l’idée que nous en avons? Et n’avez-vous pas admiré avec quel art elle attache un spectateur, et lai fait sentir les mouvements de toutes les passions qu’elle exprime? On peut dire qu’elle est consommée dans les raffinements de la déclamation. Je demeure d’accord, dit don Pompeyo, qo’elie sait émouvoir et toucher ; jamais comédienne n’eut plus d’entrailles , et c’est une belle représentation ; mais ce n’est point une actrice sans défaut. Deux ou trois choses m’ont choqué dans son jeu. Veut-elle marquer de la surprise ? elle roule les yeux d’une manière outrée ; ce qui sied mal à une princesse. Ajoutez à cela qu’en grossissant le son de sa voix, qui est naturellement doux , die en corrompt la douceur, et forme un creux assez désagréable. D’ailleurs il m’a semblé, dans plus d’un endroit de la pièce , qu’on pouvoit ta soupçonner de ne pas trop bien entendre ce qu’elle disoit. J’aime mieux pourtant croire qu’elle j étoit distraite , que de l’accuser de manquer d’in- ; leüigeacc.
A ce que je vois , dit alors don Mathias au censeur, vous ne seriez pas homme à faire des vers à la louange de nos comédiennes ? Pardonnez-moi , répondit don Pompeyo. Je découvre beaucoup de talent au travers de leurs défauts. Je vous dirai même que je suis cncltanté de l’actrice qui a (ait la soivautc dans les intermèdes '. Le bcan naturel ! avec quelle grâce elle occupe la scène! A-t-elle quelque bon mol à débiter? elle l’assaisonne d’un
* Éloge de mademoiselle Dcsnurcs. 1
I souris malin H plein de charmes, qui lui donne un nouveau prix. On pourrait lui reprocher | qu’elle se livre quelquefois un peu trop à son i feu , et passe les bornes d’une honnête hari diessc ; mais il ne faut pas être si sévère. Je voiti drois seulement qn’elle se corrigeât d’une mauvaise habitude. Souvent , au milieu d’une scène , dans un endroit sérieux , elle interrompt toni-àcoup l’action , pour céder à une folle envie do rire qui lui prend. Vous me direz que le parterre l’applaudit dans ces moments mêmes : cela est heureux.
Et que pensez-vous des hommes? interrompit le marquis : vous devez lirez sur eux il cartouches, puisque vous n’épargnez pas les femmes. Non , dit don Pompeyo; j’ai trouvé quelques jeunes acteurs qui promettent ; et je suis surtout assez content de ce gros comédien qui a joué le rôle du premier ministre de Didon. Il récite très-naturellement , et c’est ainsi qu’on déclame en Pologne. Si vous êtes satisfait de ceux-là , dit Ségiar, vous devez être charmé de celui qui a fait le personnage d’Énée. Ne vous a-t-il pas jwru un grand comédien , un acteur original ? Fort original , répondit le censeur ; il a des tons qui lui sont particuliers , et il en a de bien aigus. Presque toujours hors de la nature , il précipite les paroles qui renferment le sentiment, et appuie sur les autres; il fait même des éclats sur des conjonctions. Il m’a fort diverti , et particulièrement lorsqu’il exprimoit à son coufident la violence qu’il sc faisoit d’abandonner sa princesse : on ne saurait témoigner de la douleur plus comiquement. Tout beau, cousin ! répliqua don Alexo; lu nous ferais croire à la fin qu’on n’est pas de trop bon goût à la cour de Pologne. Sais-tu bien que l’acteur dont nous parlons est un snjet rare? N’as-tu pas entendu les battements de mains qu’il a excités ? Cela prouve qu’il n’est pas si mauvais. Cela ne prouve rien , repartit don Pompeyo. Messieurs , ajoutart-il , laissons-là , je vous prie , les applaudissements du parterre ; il en donne souvent aux acteurs fort mal à propos. Il applaudit mémo plus rarement au vrai mérite qu’au faux, comme Phèdre nous l’apprend par une fable ingénieuse. Permeltez-moi de vous la rapporter; la voici :
Tout le peuple d’une ville s’éloit assemblé dans une grande place, pur voir jouer des pantomimes. Parmi ces acteurs, il y enavoit un qu’on applaudissoit à chaque moment. Ce bouffon , sur la fin du jeu, voulut fermer le théâtre par un spectacle nouveau. Il parut seul sur la scène , se baissa, sc couvrit la tête de son manteau , cl se mit à contrefaire le cri d’un cochon de lait. Il s’en acquitta de manière qu’ou s’imagina qu’il en avoit un véritablement sous ses habits. On lui cria du
IGB GU, BLAS.
secouer son manlczn et sa robe ; ce qu'il ût : et , I mou enfance je voulus prendre le parti des armes, connue il ne se trouva rien dessous , les applau- I et que , voyant notre pays tranquille, j’allai en l‘odissements se renouvelèrent avec plus de fureur logne, à qui les Turcs venoient alors de déclarer dans l'assemblée, lin paysan, qui étoit du nombre la guerre. Je me fis présenter au roi, qui me des spectateurs, fut choqué de ces témoignages donna de l’emploi dans son armée. J’étois un cad'admiration. Messieurs, s'écria-t-il, vous avez det des moins riches d’Espagne; ce qui m’ini|>otort d'étre charmés de ce bouffon ; il n’est pas si soit la nécessité de me signaler par des exploits Ixul acteur que vous le croyez. Je sais mieux faire qui m’attirassent l'attention du général. Je fis si que lui le cochon de lait ; et , si vous en doutez , bien mon devoir , qu’après une assez longue vous n'avez qu'à revenir ici demain à la même guerre, la paix ayant été faite , le roi , sur les bons heure. Le peuple , prévenu en faveur du panto- témoignages que les officiers généraux lui rendimime , se rassembla le jour suivant en plus grand rent de moi , me gratifia d’une (tension considéuombre , et plutôt pour siffler le paysan que pour rable. Sensible à la générosité de ce monarque , je voir ce qu’il savoit faire. Les deux rivaux parurent ne perdois pas une occasion de lui en témoigner sur le théâtre. Le bouffon commença , et fut eu- ma reconnoissance par mon assiduité. J’étois décoré plus applaudi que le jour précédent. Alors vont lui à toutes les heures où il est permis de so le villageois, s’ étant laissé à son tour et enveloppé présenter à ses regards. Par cette conduite , je me de son manteau, tira l’oreille à un véritable co- fis insensiblement aimer de ce prince, et j’en rechon qu’il tenoit sous son bras , et lui fit (tousser çus de nouveaux bienfaits, des cris perçants. Cependant l’assistance ne laissa L'n jour que je me distinguai dans une course lias de donner le prix an pantomime , et chargea j de bagne , et dans un combat de taureaux qui la de buées le paysan, qui, montrant tout-à-coup le ' précéda, toute la cour loua ma force et mon rochon de lait aux spectateurs : Messieurs , leur adresse ; et lorsque , comblé d’applaudissements , dit-il , ce n'est pas moi que vous sifflez , c’est le je fus de retour chez moi , j’y trouvai un billet par cochon lui-méme. Voyez quels juges vous étesi ! lequel on nie mandoit qu'une dame, dont la con- Cousin , dit don Alexo, ta fable est un peu vive! quête devoit plus me flatter que tout l’honneur Néanmoins, malgré ton cochon de lait , nous n’en que je m'étois acquis ce jour-là, souhaitoit de démordrons pas. Changeons de matière, poursui- m'entretenir, et que je n’avois, à l’entrée de la vit-il; celle-ci m’ennuie. Tu pars donc demain, nuit , qu’à me rendre à certain lieu qu’on me marquclquc envie que j'aie de te posséder (dus long- quoit. Cette lettre me fit plus de plaisir que toutes temps ? Je voudrais , répondit sou parent, pouvoir les louanges qu’on m’avait données , et je m’imafaire ici un plus long séjour; mais je ne le puis, ginai que la personne qui m'écrivoit devoit être je vous l’ai déjà dit; je suis venu à la cour d’Es- une femme de la première qualité. Vous jugez |>agiic pour une affaire d’état. Je parlai hier , en bien que je volai au rendez-vous ! Une vieille, qui arrivant , au premier ministre ; je dois le voir en- m’y auendoit pour me servir de guide, m’introcorc demain matin, et je partirai un moment après duisit par une petite porte du jardin dans une pour m’en retourner à Varsovie. Te voilà devenu grande maison , et m’enferma dans un riche cal’olonais, répliqua Segiar, et, selon toutes les hinet, en me disant : demeurez ici ; je vais averapparenccs, tu ne reviendras point demeurer à tir ma maîtresse de votre arrivée. J'apcrçns bien Madrid! Je crois que non, repartit don Pompeyo; des choses précieuses dans ce cabinet, qu'éclaij'ai le boniteur d’étre aimé du roi de Pologne; raient nnc grande quantité de bougies; mais je j’ai beaucoup d'agréments à sa cour. Quelque bonté n’en considérai la magnificence que pour me conpourtant qu'il ait pour ntoi , croiriez-vous que j'ai Gnner dans l'opinion que j’avois déjà conçue de été sur le point de sortir pour jamais de ses états ? la noblesse de la dame. Si tout ce que je voyois Eli ! par quelle aventure? dit le marquis. Contez- sembloit m’assurer que ce ne pouvoit être qu'une nous cria, je vous prie. Très-volontiers, répondit personne du premier rang, quand elle parut elle don Pompeyo; et c'est en même temps mon bis- acheva de me le persuader par son air noble et luire dont je vais vous faire le récit. majestueux. Cependant ce n’étoit pas ce que je