‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 146 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

me conserver une foi que tu m’a vois jurée sur les autels! El toi, poursuivit- il, Enrique, ne t’applaudis point de ta destinée ! Tu ne saurois jouir de mon malheur ; je meurs content. En achevaut de parler de cette sorte , il expira ; et son visage , tout couvert qu’il étoit des ombres de lamort,avoit encore quelque chose de fier et de terrible. Celui de Manche offroitun spectacle bien différent Le coup qui l’a voit frappée étoit mortel. Elle tomba sur le corps mourant de son époux ; et le sang de l'innocente victime se confondoit avec celui de son meurtrier , qui avait si brusquement exécuté sa cruelle résolution, que le roi n’en avoit pu prévenir l’effet.

Ce prince infortuné fit un cri en voyant tomber Blanche; et, plus frappé qu’elle du coup qui l’arrachoit à la vie , il se mit en devoir de lui rendre les mêmes soins qu’elle avoit voulu prendre , et dout elle avoit été si mal recompensée. Mais elle lni dit d’une voix mourante : Seigneur, votre peine est inutile ; je suis la victime que le sort impitoyable demandoit. Puisse-t-elle apaiser f-a colère, et assurer le bonheur de votre règne! Comme elle achevoit ces paroles , Léontio , attiré par les cris qu’elle avoit poussés, arriva dan9 la chambre; et, saisi des objets qui se présentoient à ses yeux , il demeura immobile. Blanche, sans l’apercevoir, continua de parler au roi. Adieu , prince, lui ditelle , conservez chèrement ma mémoire ; ma tendresse et mes malheurs vous y obligent. N’ayez point de ressentiment contre mon père. Ménagez ses jours et sa douleur, et rendez justice à son zèle. Surtout faites-lui connoître mon innocence ; c’est ce que je vous recommande pins que toute autre chose. Adieu , mon cher Enrique.... je meurs.... recevez mon dernier soupir.

A ces mots , elle mourut. Le roi garda quelque temps un morne silence. Ensuite il dit à Siffredi, qui paroissoit dans un accablement mortel : Voyez, Léontio, contemplez votre ouvrage; considérez dans ce tragique événement le fruit de vos soins officieux et de votre zèle pour moi. Le vieillard ne répondit rien, tant il étoit pénétré de douleur. Mais pourquoi m’arrêter à décrire deschoses qu’aucuns termes ne peuvent exprimer ? Il suffit de dire qu’ils firent l’un et l’autre les plaintes du monde les plus touchantes , dès que leur affliction leur permit de faire éclater leurs mouvements.

Le roi conserva toute sa vie un tendre souvenir de son amante. Il ne put se résoudre d’épouser Constance. L’infant don Pèdre se joignit à cette princesse, et tous deux ils n’épargnèrent rien pour faire valoir la disposition du testament de Roger; mais ils furent enfin obligés de céder au prince Enrique, qui vint à bout de ses ennemis. Pour Siffredi , le chagrin qu’il eut d’avoir causé tant de malheurs

le détacha du monde, cl lui rendit insupportable le séjour de sa patrie. 11 aliandonna la Sicile ; et , passant en Espagne avec Porcie , la fille qui lui restoit , il acheta ce château. Il vécut ici près de quinze années après la mort de Blanche, et il eut, avant que de mourir , la consolation de marier Porcio. Elle épousa don Jérôme de Silva , et je suis l’unique fruit de ce mariage. Voilà, poursuivit la veuve de don Pedro de Pinarès , l’histoire de ma famille, et un fidèle récit des malheurs qui sont représentés dans ce tableau, que Léontio, mon aïeul, fit faire pour laisser à sa postérité un monument de cette funeste aventure.

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