‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 151 sur 734 · CHAPITRE VI. Su I · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. Su I

tellement. On peut dire que son déguisement la dit l’adieco. Vous aviez raison de dire que vous chaugecit à un point, qu’Aurore et don Félix pa- vous ressemblez tous deux. Je n’ai jamais vu de roissoient deux personnes différentes; ilsembloit traits plus semblables; c’est le même tour de même qu’elle fût beaucoup plus grande en femme visage ; vous avez les mêmes yeux , la même bouqu’en homme : il est vrai que ses chappins1, car che, le même son de voix. Il y a pourtant quelque elle en avoit d’une hauteur excessive , n’y contri- différence : Aurore est plus grande que vous ; elle buoient pas peu. Lorsqu’elle eut ajouté à ses char- est brune , et vous êtes blond ; vous êtes enjoué , mes tous les secours que l’art pouvoit leur prêter, j elle est sérieuse ; voilà tout ce qui vous distingue elle attendit doo Luis avec une agitation mêlée de l’un de l’autre. Pour de l’esprit , continua-t-il , je crainte et d’espérauce. Tantôt elle se Soit à son ! ne crois pas qu’une substance céleste puisse en esprit et à sa beauté, et tantôt elle appréhendoit avoir plus que votre cousine. En un mot, c’est de n’en faire qu’un essai malheureux. Ortiz , de une personne d'un mérite infini, son côté, se prépara de son mieux à seconder ma Le seigneur Pacheco prononça ces dernières

maîtresse. Pour moi , comme il ne falloit pas que paroles avec tant de vivacité , que don Félix lui

Pacheco me vit dans cette maison, et que, sent- dit en souriant : Ami ,jeme repens de vous avoir blable aux acteurs qui ne paroissent qu’au dernier fait faire connoissance avec dona Kimena; et, si acte d’une pièce , je ne devois me montrer que vous m’en croyez , vous n’irez plus citez elle ; je sur la fin de la visite , je sortis aussitôt que j’eus vous le conseille pour votre repos. Aurore de Guzdiné. inan pourroit vous faire voir du pays, et vous

Enfin , tout étoit en étalquand don Luis arriva, inspirer une passion

H fut reçu très-agréablement de la dame Chi— Je n'ai pas besoin delà revoir, interrompit-il, mène , et il eut avec Aurore uue conversation de pour en devenir amoureux ; l’affaire en est faite, deux ou trois heures ; après quoi j’entrai dans la J’en suis fâché pour vous , répliqua le faux Menchambre où ils étoient, et m’adressant au cava- doee; car vous n’étes pas un homme à vous attaiier : Seigneur, lui dis-je , don Félix mon maître cher ; et ma cousine n’est pas une Isabelle, je vous ne viendra point ici d’aujourd’hui ; il vous priede on avertis. Elle ne s'accommoderait pasd’un amaut l'excuser ; il est avec trois hommes de Tolède, qui n’auroit pas des vues légitimes. Des vues légidont il ne peut se débarrasser. Ah ! le petit liber- times , repartit don Luis I peut-on en avoir d’au tin! s’écria dona Kimena; il est sans doute en dé- très sur une fille de son sang? C’est me faire une bauebe. Non , madame , repris-je , il s’entretient offense que de me croire capable de jeter sur elle avec eux d’affaires fort sérieuses. Il a un véritable | un œil profane ; connoissez-moi mieux , mou cher chagrin de ne pouvoir se rendre ici ; il m’a chargé I Mendoce ; hélas ! je m’estimerais le plus heureux de vous le dire, aussi bien qu’à dona Aurora.Oh ! de tous les hommes, si elle approuvoi! ma recherjc ne reçois point ses excuses , dit ma maîtresse che et vouloit lier sa destinée à la mienne,

en plaisantant : il sait que j’ai été indisposée ; il ; En le prenant sur ce ton-là , reprit don Félix, devoil marquer un peu plus d’empressement pour vous m’intéressez à vous servir. Oui , j’entre dans les personnes à qui le sang le lie. Pour le punir, 1 vos sentiments. Je vous offre mes bons offices anje ne le veux voir de quinze jours. Eh ! madame, près d’ Aurore; et je veux dès demain essayer de dit alors don Luis , ne formez point une si cruelle gagner ma unie, qui a beaucoup de crédit sur son résolution ; don Félix est assez à plaindre de ne esprit. Pacheco rendit mille grâces au cavalier qui vous avoir pas vue. lui faisoit de si belles promesses , et nous nous

Ils plaisantèrent quelque temps là-dessus ; en- aperçûmes avec joie que notre stratagème ne pousuite Pacheco se retira. La belle Aurore change voit aller mieux. Le jour suivant nous augmentâaussitôt de forme, et reprend son habit de cava- nies encore l’amour de don Luis par une nouvelle lier. Elle retourne à l’hôtel garni le plus prompte- invention. Ma maltresse , après avoir été trouver meut qu’il lui est possible. Je vous demande par- dona Kimena comme pour la rendre favorable à don, cher ami, dit-elle à don Luis, de ne vous ce cavalier, vint le rejoindre. J’ai parlé à ma tante, avoir pas été trouver chez ma tante ; mais je n'ai '“i dit-elle , et je n’ai pas eu peu de peine à la pu me défaire des persounes avec qui j’étois. Ce mettre dans vos intérêts. Elle étoit furieusement qui me console , c’est que vous avez eu du moins prévenue contre vous. Je ne sais qui vous a fait tout le loisir de satisfaire vos désirs curieux. Eh passer dans son esprit pour un libertin; mais il bien ! que pensez-vous de ma cousine? dites-lc- ost constant que quelqu’un lui a fait de vous un moi saus complaisance. J’en suis enchanté , répou- portrait désavantageux ; heureusement j’ai entrepris votre apologie, et j’ai pris si vivement votre ' Chappin , c.aque, espèce de sandale que les femmes parti, que j'ai détruit enfin la mauvaise impresvspagaoles mettent par dessus leurs souliers. I sion qu’on lui avoit donnée de vos mœurs.

Ce n’est pas tout , poursuivit Aurore , je veux que vous ayez, en ma présence, un entretien avec ina tante ; nous achèverons de vous assurer son appui. Parheco témoigna une extrême impatience d'entretenir dona himena , et cette satisfaction lui fut accordée le lendemain matin. Le faux Men> duce le conduisit à la dame Ortiz, et ils eurent tous trois une conversation où don Luis üt voir qu’en peu de temps il s’étoit laissé fort enflammer. L’adroite Kimcna feignit d’étre touchée de toute la tendresse qu’il faisoit paraître , et promit au cavalier de faire tous ses efforts pour engager sa nièce à l’épouser. Pacheco se jeta aux pieds d’une si bonne tante, pour la remercier de ses bontés. Là* dessus don Félix demanda si sa cousine étoit levée. Non, répondit la duègne, elle repose encore, et vous ne sauriez la voir présentement ; mais revenez cette après-dlnée, et vous lui parlerez à loisir. Cette réponse de la dame Chiméne redoubla, comme vous pouvez croire, la joie de don Luis, qui trouva le reste de la matinée bien long. Il regagna l’hùtel garni avec Mendoce , qui ne prenoit pas peu de plaisir à l’observer , et à remarquer en lui toutes les apparences d’uu véritable amour.

Ils ne s’entretinrent que d* Aurore; et, lorsqu’ils eurent dîné, don Félix dit à Pacheco : 11 me vient une idée. Je suis d’avis d’aller chez ma tante quelques moments avant vous ; je veux parler en particulier à ma cousine , et découvrir , s’il est possible, dans quelle disposition son cceur est à votre égard. Don Luis approuva cette pensée ; il laissa sortir son ami, et ne partit qu’une heure après lui. Ma maîtresse profita si bien de ce tempslà, qu’elle étoit habillée en femme quand son amant arriva. Je croyois, dit ce cavalier après avoir salué Aurore et la duègne , je croyois trouver ici don Félix. Vous le verrez daus un instant , répondit dona Kimena ; il écrit dans mon cabinet. Pacheco parut se payer de cette défaite, et lia conversation avec les dames. Cependant , malgré la présence de l’objet aimé, il s’aperçut que les heures s’écouloient sans que Mendoce se montrât ; cl, comme il ne pût s’empêcher d’en témoigner quelque surprise, Aurore changea tout-à-coup de contenance, se mit à rire, et dit à don Luis : Est-il possible que vous n’ayez pas encore le moindre soupçon de la supercherie qu’on vons fait? Une fausse chevelure blonde et des sourcils teints me rendent-ils si différente de moi-même, qu’on puisse jusque-là s’y tromper? Désabusez - vous donc, Pacheco, continua-t-elle en reprenant son sérieux : apprenez que don Félix de Mcndocc et Aurore de Cuzman ne sont qu’une même personne.

Elle ne se contenta pas de le tirer de celte erreur ; elle avoua la faiblesse qu’elle avoit pour lui , et toutes les démarches qu’elle avoit faites pour

l’amener au point où elle le vouloit. Don Luis ne fut pas moins charmé que surpris de ce qu'il veitoit d'entendre ; il se jeta aux pieds de ma maîtresse , et lui dit avec transport : Ah ! belle Aurore, croirai-je en effet que je suis l’heureux mortel pour qui vous avez eu tant de bontés? Que puis-je faire pour les rcconnoître? Un éternel amour ne sauroit assez les payer. Ces paroles furent suivies de mille autres discours tendres et passionnés; après quoi les amants parlèrent des mesures qu’ils avoient à prendre pour parvenir à l’accomplissement de leurs désirs. Il fut résolu que nous partirions tous incessamment pour Madrid , où nous dénouerions notre comédie par un mariage. Ce dessein fut presque aussitôt exécuté que conçu ; don Luis, quinze jours après , épousa ma maîtresse , et leurs noces donnèrent lieu à des fêtes et à des réjouissances infinies.

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