CHAPITRE I tlT
et provisions qu’ils avoient , et les mirent en équilibre sur le cheval de don Alphonse. Cela se ht avec une extrême diligence , après quoi nous nous éloignâmes de l'ermitage, laissant en proie à la justice les deux robes d’ermite , avec la barbe blanche et la barbe rousse , deux grabats , une table , un mauvais coffre, deux vieilles chaises de paille et l'image de saint Pacûmc.
Nous marchâmes toute la nuit, et nous commencions à nous sentir fort fatigués, lorsqu'à la pointe du jour nous aperçûmes le bois où tendoient nos pas. La vue du port donne une vigueur nouvelle aux matelots lassés d'une longue navigation. Nous primes courage , et nous arrivâmes enfin au bout de notre carrière avant le lever du soleil. Nous nous enfonçâmes dans le plus épais du bois, et nous nous arrêtâmes dans un endroit fort agréable, sur un gazon entouré de plusieurs gros chênes, dont les branches entrelacées formoienl une voûte que la chaleur du jour ne pouvoit percer. Nous débridâmes le cheval pour le laisser paître , après l’avoir déchargé. Nous nous assîmes ; nous tirâmes de la besace du frère Antoine quelques grosses pièces de pain avec plusieurs morceaux de viandes rôties, et nous nous mimes i nous en escrimer comme h l’envi l’un de l’autre. Néanmoins, quelque appétit que nous eussions, nous cessions souvent de manger pour donner des accolades à l’outre, qui ne faisoit que passer des bras de l'uu entre les bras de l'autre.
Sur la fin du repas, don Raphaël dit a don Alphonse : Seigneur cavalier , après la confidence que vous m'avez faite , il est juste que je vous raconte aussi l’histoire de ma vie avec la même sincérité. Vous me ferez plaisir , répondit le jeune homme. Et à moi particulièrement , m’écriai-je.
J’ai une extrême curiosité d’entendre vos aventures ; je ne doute pas qu’elles ne soient dignes d’élres écoulées. Je vous en réponds , répliqua Raphaël ; et je prétends bien les écrire un jour. Ce sera l’amusement de ma vieillesse ; car je suis encore jeune , et je veux grossir le volume. Mais nous sommes fatigués; dclassons-nous par quelques heures de sommeil. Pendant que nous dormirons tous trois, Ambroise veillera de peur do surprise , et tantôt à son tour il dormira. Quoiquo nous soyons, ce me semble, ici fort en sûreté, il est toujours bon de se tenir sur ses gardes. En achevant ces mots , il s'étendit sur l'herbe. Don Alphonse fit la même chose. Je suivis leur exemple ; et Lamela se mit en sentinelle.
Don Alphonse, au lieu de prendre quelque repos , s'occupa de ses malheurs, et je ne pas fermer l’œil. Pour don Raphaël , il s’endormit bientôt. Niais il se réveilla une heure après ; et , nous voyant disposés à l’écouter, il dit à Lamela : Mon ami Ambroise , tu peux présentement goûter la doticcnr du sommeil. Non , non , répondit Lamela , je n’ai point envie de dormir; et, bien que je sache tous les événements de votre vie, ils sont si instructifs pour les personnes de notre profession 1 , que je serai bien aise de les eutendre encore raconter. Aussitôt don Raphaël commença dans ces termes l'histoire de sa vie.
1 Ambroise , par ces mots . caractérise bien d'avance rhistoire singulière qui remplira le livre v, et qui est
selon lui instructive pour les fripons. C.’e*t un îles
morceaux de Gil illas les plus piquants, À double litre, par ta variété des tableaux qu'il présente et la rapidilé de la narration. Le vice s'y montre dépeint d'une touche légère ; mais sa rrsnebise audacieuse inspire elle même au lecteur bien des rendions. La morale directe ne seroit pas si amusante , ni peut-être si cllicace.