‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 179 sur 734 · CIL I · texte numérisé non relu

CIL I

pas d’eux une femme et un cavalier attachés à des arbres , et un peu plus loin une chaise roulante, avec deux mules richement caparaçonnées, il jugea d'abord que les hommes assis dévoient être des voleurs; et les discours qu'il leur entendit tenir lui firent connoître qu’il ne se trompoit pas dans sa conjecture, Iæs quatre brigands faisoient voir une égale envie de posséder la dame qui étoit tombée entre leurs mains, et ils parloient de la tirer au sort. Lamela, instruit de ce que c'étoit, vint nous rejoindre, et nous fit un fidèle rapport de tout ce qu’il avoit vu et entendu.

Messieurs, dit alors don Alphonse, cette dame et ce cavalier que les voleurs ont attachés à des arbres sont peut-être des personnes de la première qualité. Souiïr 'irons-nous que des brigands les fassent servir de victimes à leur barbarie et à leur brutalité? Croyez-moi, chargeons ces bandits; qu’ils tombent sous nos coups. J’y consens , dit don Raphaël. Je ne suis pas moins prêt à faire une bonne action qu’une mauvaise. Ambroise, de son coté, témoigna qu’il ne demandoit pas mieux que de prêter la main à une entreprise si louable, et dont il prévoyoit, disoit-il, que nous serions bien payés. J’ose dire aussi qu’en cette occasion le péril ne m’épouvanta point , et que jamais aucun chevalier errant ne se montra plus prompt au service des demoiselles. Mais , pour dire les choses sans trahir la vérité, le danger n’étoit pas grand ; car lamela nous ayant rapporté que les armes des voleurs étoient toutes en un mouceau à dix ou douze pas d’eux , il ne nous fut pas fort difficile d’exécuter notre dessein. Nous liâmes notre cheval à un arbre, et nous nous approchâmes à petit bruit de l’endroit où étoient les brigands. Ils s’entretenoient avec beaucoup de chaleur, et faisoient un bruit qui nous aidoit à les surprendre. Nous nous rendîmes maîtres de leurs armes avant qu’ils nous découvrissent ; puis , tirant sur eux à bout portant , uous les étendîmes tous sur la place.

Pendant celte expédition, la chandelle s’éteignit, de sorte que nous demeurâmes dans l’obscurité. Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l’homme et la femme, que la crainte tenoit saisis à un point qu’ils n’avoient pas la force de nous remercier de ce que cous venions de faire pour eux. U est vrai qu’ils ignoroient encore s’ils dévoient nous regarder comme leurs libérateurs, ou comme de nouveaux bandits qui ne les cnlevoient point aux autres pour les mieux traiter. Mais nous les rassurâmes en leur disant que nous allions les conduire jusqu'à une hôtellerie qu’ Ambroise sou tenoit être à une demi-lieue de là , et qu’ils pourroient en ect endroit prendre toutes les précautions néecs-

BLAS

i saires pour se rendre sûrement où ilsavoicnt afj faire. Après cette assurance, dont ils parurent ! très-satisfaits, nous les remîmes dans leur chaise,

! et les tirâmes hors du bois en tenant la bride de leurs mules. Nos anachorètes visitèrent ensuite les | poches des vaincus. Puis nous allâmes reprendre le cheval de don Alphonse. Nous primes aussi ceux des voleurs , que nous trouvâmes attachés à des arbres auprès du champ de bataille. Puis , emmenant avec nous tous ces chevaux, nous suivîmes le frère Antoine , qui monta sur une des mules | pour mener la chaise à l’hôteUerie, où nous n’arri- | vâmes pourtant que deux heures après , quoiqu’il eût assuré qu’elle n’étoit l'as fort éloignée du bois.

Nous frappâmes rudement à la porte. Tout le monde étoit déjà couché dans la maison. L’hôte et l’hOiesse se levèrent à la hâte , et ne furent nullement fâchés de voir troubler leur repos par l’arrivée d’un équipage qui paroissoit devoir faire chez eux beaucoup plus de dépense qu’il n’en fit. Toute I l’hôtellerie fut éclairée dans un moment. Don Alphonse et l’illustre fils de Lucinde donnèrent la main au cavalier et à la dame pour les aider à descendre de la chaise ; ils leur servirent même d’écuyers jusqu’à la chambre où l’hôte les conduisit. Il se fit là bien des compliments, et nous ne fumes pas peu étonnés quand nous apprîmes que c’étoit le comte de Polan lui-même et sa fille Séraphinc que nous venions de délivrer. On ne saurait dire quelle fut la surprise de cette dame, non plus que celle de don Alphonse, lorsqu’ils se reconnurent tous deux. Le comte n’y prit pas garde, tant il étoit occupé d’autres choses. Il se nul à nous raconter de quelle manière les voleurs l’avoient attaqué, et comment ils s’éloient saisis de sa fille et de lui , après avoir tué son postillon , un page et un valet de chambre. Il finit en nous disant qu’il sentoit vivement l’obligation qu’il nous avoit , et que, si nous voulions l’aller trouver à Tolède, où il serait dans un mois, nous éprouverions s’il étoit ingrat ou reconnoissant.

La fille de ce seigneur n’oublia pas de nous remercier aussi de son heureuse délivrance; et, comme nous jugeâmes, Raphaël et moi , que nous ferions plaisir à don Alphonse si nous lui donnions le moyen de parler un moment en particulier à cette jeune veuve, nous y réussîmes eu amusant le comte de Polan. Belle Séraphine , dit tout bas don Alphonse à la dame , je cesse de me plaindre du sort qui m’oblige à vivre comme un homme banni de la société civile, puisque j’ai eu le bonheur de contribuer au service important qui vous a été rendu. Eh quoi ! lui répondit-elle en soupi ranl, c’est vous qui m’avez sauvé la vie et Thon- I neur! c'est à vous que nous sommes, mon père

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