‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 181 sur 734 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

séquent est très -importante. L’hôte nous mena dans une salle , où Lamela , le voyant seul avec nous , lui dit : Je suis commissaire du saintoffice. A ces paroles , le cabaretier pâlit , et répondit , d’une voix tremblante , qu’il ne crovoit pas avoir donné sujet à la sainte inquisition de se plaindre de lui. Aussi , reprit Ambroise d’un air doux, ne songe-t-elle point à vous faire de la peine. A Dieu ne plaise que , trop prompte à punir, elle confonde le crime avec l’innocence ! Elle est sévère , mais toujours juste ; en un mot , pour éprouver ses châtiments, il faut les avoir mérités. Cæ n’est donc pas vous qui m’amenez à Xelva , c’est un certain marchand qu’on appelle Samuel Simon. U nous a été fait de lui et de sa conduite un très-mauvais rapport. 11 est, dit-on, toujours juif ; et il n’a embrassé le christianisme que par des motifs purement humains. Je vous ordonne , de la pari du saint-office, de me dire ce que vous savez de cette homme-là. Gardez-vous, comme son voisin , et peut-être son ami , de vouloir l’excuser ; car, je vous le déclare , si j'aperçois dans votre témoignage le moindre ménagement pour lui , vous êtes perdu vous-même. . Allons , greffier , poursuivit-il en se tournant vers Raphaël, faites votre devoir.

Monsieur le greffier, qui déjà tenoit à la main son papier et son écritoire, s’assit à une table, et se prépara , de l’air du monde le plus sérieux , à écrire la déposition de l’hôte , qui de son côté protesta qu’il ne trahirait point la vérité. Cela étant, lui dit le commissaire inquisiteur, nous n’avons qu’à commencer. Répondez seulement à mes questions ; je ne vous en demande pas davantage. Voyez-vous Samuel Simon fréquenter les églises? C’est à quoi je n’ai pas pris garde , répondit le cabaretier ; je ne me souviens pas de l’avoir vu à l’église. Bon, s’écria l’inquisiteur, écrivez qu’on ne le voit jamais dans les églises. Je J ne dis pas cela , monsieur, répliqua l’hôte ; je dis seulement que je ne l’y ai point vu. Il peut être dans une église où je serai, sans que je l’aperçoive. Mon ami, reprit Lamela, vous oubliez qu’il ne faut point dans votre interrogatoire eicirer Samuel .Simon ; je vous en ai dit les conséquences. Vous ne devez dire que des choses qui soient contre lui, et pas un mot en sa faveur. Sur ce pied-là , seigneur licencié, repartit l’hôte, vous ne tirerez pas grand fruit de ma déposition. Je ne connois point le marchand dont il s’agit, je n’en puis dire ni bien ni mal ; mais si vous voulez savoir comment il vit dans son domestique, je vais faire venir ici Gaspard, son garçon, que vous interrogerez, Ce garçon vient ici quelquefois boire avec ses amis ; je puis vous assurer qu’il a une bonne langue ; il babillera tant que vous voudrez, il vous I

dira toute la vie de son maître , et donnera, sur ma parole , de l’occupation à votre greffier.

J’aime votre franchise , dit alors Ambroise ; et c’est témoigner du zèle pour le saint-office que de m’enseigner un homme instruit des mœurs de Simon. J’en rendrai compte à l’inquisition. Hâtezvous donc, continua -t -il, d’aller chercher ce Gaspard dont vous parlez : mais faites les choses discrètement ; que son maître ne se doute |x>int de ce qui se passe. Le cabaretier s'acquitta de sa commission avec beaucoup de secret et de diligence. Il amena le garçon marchand. C'étoit effectivement un jeune homme des plus babillards, et tel qu’il nous le falloit. Soyez le bienvenu , mon enfant , lui dit Lamela. Vous voyez eu moi un inquisiteur nommé par le saint-office pour informer contre Samuel Simon , que l’on accuse de judaïser. Vous demeurez chez lui ; par conséquent vous êtes témoin de la plupart de ses actions. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de vous avertir que vous êtes obligé de déclarer ce que vous savez de lui , quand je vous l'ordonnerai de la part de b sainte inquisition. Seigneur licencié, répondit le garçon marchand, vous ne pouviez vous adresser à un homme plus disposé à vous instruire de ce que vous voulez savoir ; je suis tout prêt à vous contenter là-dessus, sans que vous me l’ordonniez de b part du saint-office. Si l’on inctloit mon maître sur mon chapitre, je suis persuadé qu’il ne m’épargnerait point ; ainsi, je ne le ménagerai pas non plus , et je vous dirai premièrement que c’est un sournois dont il est impossible de démêler les secrets sentiments; un homme qui affecte tous les dehors d’un saint personnage, et qui dans le fond n’est nullement vertueux. H va tous les soirs chez une petite grisetlc Je suis bien aise (rap-

prendre cela , interrompit Ambroise , et je vois , par ce que vous médités, que c’est un homme de mauvaises mœurs : mais ré|>ondcz précisément aux questions que je vais vous faire. C’est particulièrement sur 1a religion que je suis chargé de savoir quels sont ses sentiments. Dites-moi, mangez- vous du porc dans votre maison? Je ne pense pas, répondit Gaspard, que nous en ayons mangé deux fois depuis une année que j’y demeure. Fort bien , reprit monsieur l’inquisii teur ; écrivez, greffier, qu’on ne mange jamais de porc chez Samuel Simon. En récompense, continua-t-il , on y mange sans doute quelquefois de l’agneau? Oui, quelquefois, repartit le garçon ; nous en avons , par exemple , mangé un aux dernières fêtes de Pâques. I/époque est heureuse , s’écria le commissaire ; écrivez , greffier, que Simon fait b pàquc. Cela va le mieux du monde , et il me paraît que nous avons reçu de bons mémoires.

Apprenez-moi encore , mon ami , poursuivit Iamela , si vous n’avez jamais vu votre maître caresser de petit enfante. Mille fois, répondit Gaspard. lorsqu'il voit passer de petits garçons devant notre boutique, pour peu qu’ils soient jolis, il les arrête et les flatte. Écrivez , greffier, interrompit l’inquisiteur, que Samuel Simon est violemment soupçonné d’attirer chez lui les enfants des chrétiens pour les égorger. L’aimable prosélyte î Oh I oh ! monsieur Simon , vous aurez aiïairc au saintoffice, sur ma parole 1 Ne vous imaginez pas qu’il vous laisse impunément faire vos barbares sacrifices. Courage, zélé Gaspard, dit-il au garçon marchand , déclarez tout ; achevez de faire connoitre que ce faux catholique est attaché plus que jamais aux coutumes et aux cérémonies des Juifs. N’est-il pas vrai que dans la semaine vous le voyez un jour dans un inaction totale ? Non , répondit Gaspard . je n’ai point remarqué celui-là. Je m’aperçois seulement qu’il y a des jours où il s’enferme dans son rahinet , et qu’il y demeure très-longtemps. Kh ! nous y voilà , s’écria le commissaire ; il fait le sabbat, ou je ne suis pas inquisiteur. Marquez, greffier, marquez qu’il observe religieusement le jeûne du sabbat Ah ! l'abominable homme 1 II ne me reste plus qu’une chose à demander. Ne parle-t-il pas aussi de Jérusalem ? Fort souvent, repartit le garçon. Il nous conte l'histoire des Juifs, et de quelle manière fut détruit le temple de Jérusalem ? Justement , reprit Ambroise : ne laissez |«s échapper ce trait-là , greffier; écrivez, en gros caractères, que Samuel Simon ne respire que la restauration du temple , et qu’il médite jour et nuit le rétablissement de la nation. Je n’en veux |<as savoir davantage, et il est inutile de faire d’autres questions. Ce que vient de déposer le véridique G aspard suffirait pour faire brûler toute une juiverie*.

Après que monsieur le commissaire du saintoffice eut iulerrogé de cette sorte le garçon marchand, il lui dit qu’il pouvoit se retirer ; mais il lui ordonna, de la part de la sainte inquisition , de ne point |iarleràson maître de ce qui venoit de se passer. Garpard promit d’obéir, et s’en alla. Nous ne lardâmes guère à le suivre ; nous sortîmes de l’Jiôiclleric aussi gravement que nous y étions entrés, et nous allâmes frapper à la porte de .Samuel Simon. 11 vint lui-même ouvrir ; et , s’il fut étonné de voir chez lui trois figures comme les nôtres , il le fut bien davantage quand Lamcla. qui portoit la parole , lui dit d’un ton impératif : Maître Samuel, je vous ordonne, de la part de la

1 Quartier où demeurent lot juifs dans les villes où ils habitent des quartiers séparés. Il y a encore des villes ou Ion appelle juivcric le quartier des fripiers, parce que les juifs autrefois exerçaient tous la friperie.

sainte inquisition , dont j’ai l’honneur d’être commissaire, de me donner tout à l’heure la clef de votre cabinet. Je veux voir si je ne trouverai point de quoi justifier les mémoires qui nous ont été présentés contre vous.

Le marchand , que ce discours déconcerta , lit deux pas en arrière , comme si on lui eut donné une bourrade dans l’estomac. Bien loin de sc douter de quelque supercherie de notre part , il s’imagina de bonne foi qu’un ennemi secret l’avoit voulu rendre suspect au saint-office ; peut-être aussi que, ne sc sentaut pas trop bon caûiolique, il avoit sujet d’appréhender une information. Quoi qu’il en soit , je n’ai jamais vu d’lK>mme plus troublé. Il obéit sans résistance, et avec le respect que peut avoir un homme qui craint l’inquisition. Il nous ouvrit son cabinet. Du moins, lui dit Ambroise en y entrant , du moins recevez sans rébellion les ordres du saint-office. Mais, ajouta-t-il , retirez-vous dans une autre chambre , et me laissez librement remplir mon emploi. Samuel ne se révolta pas plus contre cet ordre que contre le premier; il se tint dans sa boutique, et nous entrâmes tous trois dans son cabinet, où, sans perdre de temps , nous nous mimes à chercher ses espèces. Nous les trouvâmes sans peine ; elles étoient dans un coffre ouvert, et il y en avoit beaucoup plus que nous n’en pouvions emporter. Elles consistoient en un grand nombre de sacs amoncelés, mais le tout en argent. Nous aurions mieux aimé de l’or ; cependant, les choses ne pouvant être autrement , il fallut s'accommoder à la nécessité ; nous remplîmes nos poches de ducats, nous en mimes dans nos chausses, et dans tons les autres endroits que nous jugeâmes propres à les recélcr ; enfin , nous en étions pesamment chargés sans qu’il y parût , et cela par l’adresse d’Ambroise et par celle de don Itaphaêl , qui me firent voir par là qu’il n’est rien tel que de savoir son métier.

Nous sortîmes du cabinet , après y avoir si bien fait notre main ; et alors, pour une raison que le lecteur devinera fort aisément, monsieur l'inquisiteur tira son cadenas qu’il voulut attacher luimême à la porte ; ensuite il y mit le scellé ; puis il dit à Simon : Maître Samuel, je vous défends, de la part de la sainte inquisition , de toucher à ce cadenas , de ménic qu’a ce sceau que vous devez respecter, puisque c’est le sceau du saiut-oflice. Je reviendrai demain ici à la même heure pour le lever, et vous apporter des ordres. A ces mots, il se fit ouvrir la porte de la rue, que nous enfilâmes joyeusement l’un après l’autre. Dès que nous eûmes fait une cinquantaine de pas , nous commençâmes à marcher avec tant de v itesse et de légèreté, qu'a peine louchions mus la terre, malgré le far-

Page 1