CHAPITRE VI
Comme l'heure du dîner approclioil . je demandai à mon hôtesse s’il n’y avoit |ias quelque auiKTge dans le voisinage. Elle me répondit qu’il y eu avoit une excellente à deuv pas de sa maison . que l’on y ctoit bien servi , et qu’il y aiioit quantité d’hounétes gens. Je tne la fis enseigner, et je m’y rendis bientôt, .l’entrai dans une grande salle qui ressemblât assez à un réfectoire. Dis à douze hommes , assis à une longue table couverte d une nappe malpropre, s’y entretenoient en mangeant cliaeun sa petite portion. L’on m’apporla la mienne , qui dans un autre temps sans doute j m’auroit fait regretter la table que je venots de perdre. Mais j’étois alors si piqué contre l’arclie- „V|UC , que la frugalité de mon auberge me paroissoit préférable à la bonne chère qu’on faisoit chez lui. le blâmois l’abondance des mets dans les repas ; et, raisonnant eu docteur de Valladolid : Malheur, disois -je, à ceux qui fréquentent rcs tables pernicieuses oit il faut sans cesse être en garde contre sa sensualité , de peur de trop charger son estomac ! Pour peu que l’on mange , ne mange-t-on pas toujours assez ? Je louois dans ma mauvaise humeur des aphorismes que j’avois jusqu’alors fort négligés.
Dans le temps que j’expédiois mou ordinaire , sans craindre de passer les bornes de la tempérance , le licencié Louis Garcias, devenu curé de Gabie de la manière que je l’ai dit ci-devant, arriva dans la salle. Du moment qu’il m’aperçut, il vint me saluer d’un air empressé , ou plutôt en faisant toutes les démonstrations d’un homme qui sent une joie excessive. Il me serra entre ses bras, et je fus obligé d’essuyer uu très-long compliment sur le service que je lui avois rendu. 11 me fatiguoit à force de se montrer reconnoissant. Il se , plaça près de moi en me disant : Oh I vive Dieu i mon cher patron , puisque ma bonne fortune veut qne je vous rencontre , nous ne nous séparerons pas sans boire. Mais , comme il n’y a pas de bon . vin dans cette auberge , je vous mènerai . s il vous plait, après notre petit diner , dans un endroit où je vous régalerai d’une bouteille de Lucènc des plus secs, et d’un muscat de Foncaral exquis. U faut que nous fassions cette débauche ; ne me refusez pas, je vous prie , cette satisfaction, ijuc n’ai-je le bonheur de vous posséder quelques jours seulement dans mon presbytère de Gabie ! vous y seriez reçu comme un généreux Mécène à qut je dois la vie aisée et tranquille que j’y mène.
Pendant qu’il me tenoit ce discours , on lui apporta sa portion. Il se mit à manger, sans pourtant cesser de me dire par intervalles quelque chose de flatteur. Je saisis ce temps-là pour parler à mon toor, et, comme il n’oublia pas de me demander des nouvelles de sou ami le maître d’hôtel.
je ne lui lis pas uu mystère uc mi > chcvéché. Je lui coulai même jusqu’aux moindres circonstances de ma disgrâce, qu’il écoula fort attentivement. Après tout ce qu’il veuoit de me dire, qui ne se serait pas attendu à l’enleudrc , pénétré d’une douleur rcconooissante , déclamer contre l'archevêque t Mais c’est à quoi il lie peusoil nullement ; au contraire , il devint froid et rêveur, achev a tle d'ncr sans me dire une parole ; puis, se. levant de table brusquement , il me salua d'un air glacé , et disparut. L’ingrat , ne me voyant plus en étal de lui être utile, s’epargnoil jusqu'à la peine de me cacher ses sentiments. Je ne lis que rirede son ingratitude ; et, le regardant avec tout le mépris qu'il méritoit , je lui criai d'un ton assez haut pour être entendu ; llolà î ho 1 sage aumônier l de religieuses, allez faire rafraîchir ce délicieux J vin de Lucènc dont vous m’avez fait fête !