CHAPITRE XI
Tenant insensiblement plus hardi, il m'aida de liii-ra’ine à rendre mon plat uet et à vider ma bouteille.
Lorsqu’il eut bu quatre ou cinq coups, et réron ilié son estomac avec une bonne nourriture : En vérité, nie dit-il d’un air gai , vous Otes bien séduisant, seigneur Cil Blas; vous me faites faire tout ce qu’il vous plaît. Vous avez des manières enga géantes , et qui m’ôtent jusqu’à la crainte d’abuser de votre humeur bienfaisante. Mon capitaine me parut alors si défait de sa honte , que , si j'eusse voulu saisir ce moment -là pour le presser encore d’accepter ma bourse , je crois qu’il ne Tauroit pas refusée. Je ne le remis point à cette épreuve ; je me contentai de l’avoir fait mon commensal , et de prendre la peine non - seulement d’écrire ses placcts, mais de les composer même avec lui. A force d’avoir mis des homélies au net, j’avois appris à tourner une phrase ; j’étois devenu une espèce d’auteur. Le vieil officier, de son côté, se piquoit de savoir bien coucher par écrit. De sorte que , travaillant tous deux par émulation, nous faisions des morceaux d’éloqueuce dignes des plus célèbres régents de Salamanque. Mais nous avions beau l’un et l’autre épuiser notre esprit à semer des fleurs de rhétorique dans ccs placcts , c’éloit , comme on dit , semer sur le sable. Quelque tour que uous prissions pour faire valoir les services de don Annibal, la cour n’y avoit aucun égard ; ce qui n’engageoit pasce vieil invalide à faire l’éloge des officiers qui se ruinent à la guerre. Dans sa mauvaise humeur ilmaudissoit son étoile, et donnoitau diable Naples, la Lombardie elles Pays-Ras.
Par surcroît de mortification , il arriva un jour qu’à sa barbe un poète produit par le duc d’Albe, ayant récité devant le roi un sonnet sur la naissance d’uuc infante , fut gratifié d’une pension de cinq cents ducats. Je crois que le capitaine mutilé en seroit devenu fou , si je n’eusse pris soin de lui remettre l’esprit. Qu’avez-vous ? lui dis-je en le voyant hors de lui-même. Il n’y a rien là-dedans qui doive vous révolter. Depuis un temps immémorial les poètes ne sont -ils pas en possession de rendre les princes tributaires de leurs muses ? Il n’est paint de tfitc couronnée qui n’ait quelquesuns de ces messieurs pour pensionnaires. Et , entre nous, ces sortes de pensions étant rarement ignorées de l’avenir , consacrent la libéralité des rois, au lieu que les autres qu’ils font sont souveuten pure perle pour leur renommée. Combien Auguste a-t-il donné de récompenses? combien a-t-il fait de pensions dont nous n’avons aucune connoissance ? Mais la postérité la plus reculée saura comme nous que Virgile a reçu de cet empereur plus de deux cent mille écus de bienfaits.
Quelque chose que je pusse dire à don Auni-
bal , le fruit du sonnet lui demeura sur l'estomac comme un plomb ; et , ne pouvant le digérer , il se résolut à tout abandonner. Il voulut néanmoins auparavant , pour jouer de son reste, présenter encore un placct au duc de Lcrme. Nous allâmes pour cet effet tous denx chez ce premier ministre. Nous y rencontrâmes un jeune homme qui , après avoir salué le capitaine , lui dit d’un air affectueux : Mon cher cl ancien maitre , est - ce vous que je vois ? Quelle affaire vous amène chez monseigneur ? Si vous avez besoin d’une personne qui ait du crédit, ne m’épargnez pas ; je vous offre mes services. Comment doue , Pédrille , lui répondit l’officier , à vous entendre il semble que vous occupiez quelque poste important dans cette maison ? Du moins, répliqua le jeune homme, y ai-jc assez de pouvoir pour faire plaisir à un honnête Hidalgo comme vous. Cela étant, reprit le capitaine avec un souris , j’ai recours à votre protection. Je vous l’accorde, repartit Pédrille. Vous n’avez qu’à m’apprendre de quoi il est question , et je promets de vous faire tirer pied ou aile du premier ministre.
% Nous n’eûmes pas sitôt mis au fait ce garçon si plein de bonne volonté , qu’il demanda où demeuroit don Annibal; puis, nous ayant assuré que nous aurions de ses nouvelles le jour suivant, il disparut sans nous instruire de ce qu’il prétendoit faire , ni même nous dire s’il étoit domestique du duc de Lennc. Je fus curieux de savoir ce que c’éloit que ce Pédrille qui me paroissoit si éveillé. C’est, me dit le capitaine, un garçon qui me servoit il y a quelques années , et qui , me voyant dans l’indigence, m’y laissa pour aller chercher une meilleure condition. Je ne lui sais point mauvais gré de cela; il est fort naturel de chauger pour être mieux. C’est un drôle qui ne manque pas d’esprit , et qui est intrigant comme tous les diables. Mais, malgré tout son savoir faire, je ne compte pas beaucoup sur le zèle qu’il vient de témoigner pour moi. Peut-être, lui dis-je, ne vous sera-t-il pas inutile. S’il appartenoit , par exemple, à quelqu’un des principaux officiers du duc, il pourroit vous rendre service. Vous n’iguorez pas que tout se fait par brigue et par cabale chez les grauds ; qu’ils oui des domestiques favoris qui les gouvernent, et que ceux-ci à leur tour sont gouvernés par leurs valets.
Le lendemain, dans la matinée, nous vîmes arriver Pédrille à notre hôtel. Messieurs, nous dit-il, si je ne m’expliquai pas hier sur les moyens que j’avois de servir le capitaine Chinchilla, c’est que nous n’étions pas dans un endroit qui me permît de vous faire une pareille confidence. De plus, j’étois bien aise de sonder le gué , avant que de m’ouvrir à vous. Sachez donc que je suis le
GII. BLAS.
laquais Je confiance du seigneur don Rodrigue de I Calderone, premier secrétaire du duc de Lerrae. I Mon maître , qui est fort galant , va presque tous les soirs souper avec un rossignol d’Aragon , qu’il lient en cage dans le quartier de la cour. (l’est nue jeune fille d’Alharazin , des plus jolies. Elle a de l’esprit, et chante à ravir; aussi se nomme-tellc la seùorü Sirena. Comme je lui porte tous les malins un billet dont, je viens de la voir. Je lui ai proposé de faire |iasser le seigneur don Annihal pour son oncle , et d'engager par cette supposition son galant à le protéger. Elle veut bien entreprendre cette affaire. Outre le petit prolit qu’elle y envisage , elle sera charmée qu’on la croie nièce d’un brave gentilhomme.
I.c seigneur de Chinchilla fit la grimace à ce discours. Il témoigna de la répugnance à se rendre complice d’une espièglerie, et encore plus à souffrir qu’une aventurière le déshonorât en se disant de sa famille. U n'en étoit pas seulement blessé par rapport à lui ; il voyoit j>oiir ainsi dire là-dedans une ignominie rétroactive pour ses aïeux. Cette délicatesse parut hors de saison à Fédrillc, qui en fut choqué. Vous moquez-vous, s’écria-t-il, de le prendre sur ce ton-b ? Voilà comme vous êtes faits , vous autres nobles à chaumières! vous avez une vanité ridicule. Seigneur cavalier, poursuivit-il en m’adressant la parole, n*admircz-vous pas les scrupules qu’il se fait ! Vive Dieu! c’est hien à la cour qu’il y faut regarder de si près! Sous quelque vilaine forme que la fortune s’y présente , on ne la laisse point échapper.
J’applaudis à ce que dit Pédrille; et nous haranguâmes si hien tous deux le capitaine, que nous le fîmes malgré lui devenir oncle de Sirena. Quand nous eûmes gagné cela sur son orgueil, ce qui ne nous fui pas aisé , nous nous mîmes tous trois à faire pour le ministre un nouveau place! , qui fut revu , augmenté et corrigé. Je l’écrivis ensuite proprement, et Pédrille le porta à l’Aragonaise , qui dès le soir même en chargea le seigneur don Hodrigtic, à qui elle parla de façon que ce secrétaire, la croyant véritablement nièce du capitaine, promit de s’employer pour lui. Peu de jours après, nous vîmes l’effet de cette manœuvre. Pédrille revint à noire hôtel d’un air triomphant. lionne nouvelle! dit-il à Chinchilla. Ce roi fera une distribution de commanderies , de lrénéfices et de pensions , où vous ne serez pas oublié; c’est de quoi je suis chargé de vous assurer. Mais j’ai ordre de vous demander en même temps quel présent vous prétendez faire à Sirena. Pour moi , je vous déclare que je ne veux rico ; je préfère à tout l’or du monde le plaisir d’avoir contribué à améliorer la fortune de mon ancien maître. Il n’en est pas de même de notre nymphe
d'Albarazin : elle est un peu juive lorsqu’il s’agît d’obliger le prochain ; elle a ce petit défaut-là, elle prendroil l’argent de son propre père ; jugez si elle refusera celui d'un oncle supposé!
Elle n’a qu’à dire ce qu’elle exige de moi , répondit don Annihal. Si elle veut tous les ans le tiers de b pension que j’obtiendrai, je le lui promets ; et ceb doit lui suffire, quand il s'agiroil de tous les revenus de sa majesté catholique. Je me lierais bien à votre parole, moi , répliqua le Merrure de don Rodrigue; je sais bien qu’elle vaut le jeu : mais vous avez affaire à une petite personne naturellement fort défiante. D’ailleurs die aimera beaucoup mieux que vous lui donniez , une fois pour toutes, les deux tiers d’avance en argent comptant. Eh! où diable veut -elle que je les prenne? interrompit brusquement l’officier; me croit-elle un contador-mayor » ? 11 faut que vous ne ' l'ayez pas instrujtc de ma situation. Pardonnez- ! moi, repartit Pédrille : elle sait bien que vous êtes plus gueux que Job; après ce que je lui ai dit,
; elle ne sauroil l’ignorer. Mais ne vous mettez pas en peine ; je suis un homme fertile en expédients.
| Je connois un vieux coquin d’oydor qui se plaît à J prêter ses espèces à dix pour cent. Vous lui ferez par-devant notaire un transport avec garantie de la première année de votre pension , pour pareille somme que vous rcconnoîlrez avoir reçue de lui, et que vous toucherez en effet, à l’intérêt près. A l’égard de b garantie, le prêteur se contentera de ! votre château de Chinchilla , tel qu’il est : vous n'aurez point de dispute là-dcssus.
Ix* capitaine protesta qu’il acccptcroit ces conditions s’il étoit assez heureux pour avoir quelque part aux grâces qui seraient distribuées le lende- , main. Ce qui ne manqua pas d’arriver. Il fut gra- ! tifié d’une pension de trois cents pistoles sur une ! commanderie. Aussitôt qu’il eut appris cette nouvelle , il donna toutes les sûretés qu’on exigea de lui, fit ses petites affaires, et s’en retourna dans 1a Castille nouvelle avec quelques pistoles de reste.