‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 212 sur 734 · F. XIII · texte numérisé non relu

F. XIII

chambre étoient tapissées de cartes géographiques, de thèses de philosophie , et les meubles répondoicut à la tapisserie. C’étoit un grand lit de brocard tout usé, de vieilles chaises de serge jaune, # garnies d’une frange de soie de Grenade de la même couleur, une table à pieds dorés , couverte d’un cuir qui paroissoit avoir été rouge, et bordée d’une crépine de faux or devenu noir par le laps de temps, avec une armoire d’ébène, ornée de figures grossièrement sculptées. Il avoit pour bureau , dans son cabinet , une petite labié ; cl sa bibliothèque étoit composée de quelques livres, avec plusieurs liasses de papiers qu’on voyoit sur des ais disposés par étages le long du mur. Sa cuisine , qui ne déparoit pas le reste, contenoit de la poterie et d’autres ustensiles nécessaires.

Fabrice, après m’avoir donné le loisir de considérer son appartement, me dit : Que penses-tu de mon ménage et de mon logement ? n’en es-tu pas enchanté? Oui, ma foi, lui répondis-je en souriant.

U faut que tu ne fasses pas mal les affaires à Madrid pour y être si bien nippé. Tu as sans doute quelque commission ? Le ciel m’en préserve ! répliqua-t-il. Le parti que j’ai pris est au-dessus de tous les emplois. Un homme de distinction, à qui cet hôtel appartient, m’y adonné une chambre dont j’ai fait quatre pièces que j’ai meublées comme tu vois. Je ne m’occupe que de choses qui me font plaisir, et je ne sens pas la nécessité. Parle-moi plus clairement, interrompis-je : tu irrites l’envie que j’ai d’apprendre ce que tu fais. Eh bien ! me dit-il, je vais te contenter. Je suis devenu auteur, je me suis jeté dans le bel esprit ; j’écris en vers et en prose ; je suis au poil et à la plume.

Toi, favori d’Apollon ! m’écriai-je en riant ; voilà ce que je u’aurois jamais deviné ; je serois moins surpris de le voir toute autre chose. Quels charmes as-tu donc pu trouver dans la condition des poètes? Il me semble que ces gens-là sont méprisés dans la vie civile, et qu’ils n’ont pas un ordinaire réglé. Eh fiï s’écria-t-il à son tour. Tu me parles de ccs misérables auteurs dont les ouvrages sont le rebut des libraires et des comédiens. Faut-il s’étonner si l’on n’estime pas de semblables écrivains? Mais les bons, mon ami, sont sur un meilleur pied dans le monde; et je puis dire, sans vanité, qnc je suis du nombre de ceux-ci. Je n’en doute pas, lui dis-je ; tu es un garçon plein d’esprit ; ce que tu composes ne doit pas être mauvais. Je ne suis en peine que de savoir comment la rage d’écriro a pu te prendre ; cela me paroîl digne de ma curiosité.

Ton étonnement est juste, reprit Nunez. J’étois si content de mon état chez le seigneur Manuel Ordonnez, que je n’en souhaitois pas d’antre. Mais mon génie s’élevant peu à peu , comine celui de

Plaute, au-dessus de la servitude, je composai uue comédie que je fis représenter par des comédiens qui jouoienl à Valladoüd. Quoiqu’elle ne valût pas le diable, elle eut un fort grand succès. Je jugeai par là que le public étoit une bonne vache à lait qui se laissoit aisément traire. Cette réflexion et la fureur de faire de nouvelles pièces me détachèrent de l'hôpital. L'amour de la poésie m’ùta celui des richesses. Je résolus de me rendre à Madrid, comme au centre des beaux esprits, pour y former mon goût. Je demandai mon congé à l'administrateur, qui 11e me le douna qu’à regret, tant il avoit d'affection pour moi. Fabrice, me dit-il, pourquoi veux-tu me quitter? t'aurois-je donné, sans v penser, quelque sujet de mécontentement? Non, lui répondis-je, seigneur; vous êtes le meilleur de tous les maîtres, et je suis pénétré de vos lion lés ; mais vous savez qu’il faut suivre sou étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom par des ouvrages d'esprit. Quelle folie! me répliqua ce bon bourgeois. Tu as déjà pris racine à l'hôpital; tu es du l)ois dont on fait les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu veux quitter le solide |>our t'occuper de fadaises. Tant pis pour toi, mon enfant.

L’administrateur, voyant qu’il conibaltoit inutilement mon dessein, me pava mes gages, et me fit présent d’une cinquantaine de ducats pour rcconnoître mes services. De manière qu’avec cela, et ce que je pou vois avoir grapillé dans les petites commissions dont on avoit chargé mon intégrité, je fus en état, en arrivant à Madrid, de me mettre proprement ; ce que je ne manquai pas de faire, quoique les écrivains de notre nation ne se piquent guère de propreté. Jeconnus bientôt Lope de Vega Miguel Carpio «, Cervantes de Saavcdra * et les autres fameux auteurs ; mais, préférablement à ces grands hommes, je choisis pour mon précepteur un jeune bachelier cordouan, l’incomparable don Louis de Congora 3, le plus beau

1 Ccl auteur prodigieux par sa fécondité, a fait, entre autres ouvrages, dix huit ceuts pièces de théâtre, dont on a trois cents d’impnmées.

* Auteur Incomparable, et encore plus malheureux, de l'Histoire de Don Quichotte. Il fut dans sa jeunesse un trea bon poète comique. Le duc de benne le traita cependant assez mal. Cervantes lit, pour se venger, son chef-d’œuvre de don Quirhuttc, satire du premier ministre, ridiculement entêté de la chevalerie. Cervantes fut persécuté, et mourut de misère a Madrid en 1016. C'est assez le sort des grands bommei; cl I on doit remarquer celte fatale destinée des deux premiers génies du Portugal et de l'Espagne.

Lisbonne avec raison se vante

l)u Cainoëns. qui fut sans pain.

L'Espagne est Hère de Cervantes,

Qu'cite a laissé mourir de faim.

* Gongora, plein U'espiit et o'ide de gloire, hasarda

LAS

génie que l’Espagne ait jamais produit. Il ne veuf pas que ses ouvrages soient imprimés de son vivant ; il se contente de les lire à scs amis. Ce qn’il a de particulier, c’est qnc la nature l'a doué du rare talent de réussir dans toutes sortes de poésies. Il excelle principalement dans les pièces satiriques : voilà son fort. Ce n’est pas, comme Lucilius un fleuve bourbeux qui entraîne avec lui beaucoup de limon ; c’est le Tage qui roule des eaux pures sur un sable d’or.

Tu me fais, dis-je à Fabrice , un beau portrait de ce bachelier, et je ne doute pas qu’un personnage de ce mérite-là n'ait bien des envieux. Tous les auteurs, répondit-il , tant boas que mauvais, se déchaînent contre lui. Il aime l’enflure, dit l’un, les pointes, les métaphores et les transpositions. Ses vers, dit un autre, ont l’obscurité de ceux que les prêtres saliens chantoient dans leurs processions, et que personne n’entendoit. Il y en a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romances, tantôt des comédies, des dizains et deslétrilles *, comme s’il avoit follement entrepris d’effacer les meilleurs écrivains dans tous les genres. Niais tous ces traits de jalousie ne font que s’émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude

C’est donc sous un si habile maître que j’ai fait mon apprentissage, et j’ose dire, sans vanité, qu’il y paraît. J’ai si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avouerait. Je vais, à son exemple , débiter ma marchandise dans les grandes maisons, où l’on me reçoit à merveille, et où j’ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j’ai le débit séduisant; ce qui ne nuit pas à mes compositions. Fnfiu je suis aimé de plusieurs seigneurs , et je vis surtout avec le duc de Médina Sidonia comme Horace vivoit avec Mecenas. Voilà , poursuivit Fabrice, de quelle manière j’ai été métamorphosé en auteur. Je n’ai plus rien à te conter. C’est à toi, G il Blas, à chanter tes exploits !

Alors je pris la parole, et, supprimant toute circonstance indifférente, je lui fis le détail qu’il demandoit. Après cela, il fut question de dîner.

«les ouvrages hérissés d'antithèses. Ces faux brillants gâtèrent le style poétique autant que Crachin détigiira la prose, par la prétention d'un style énigmatique. Gongora-y-Argora , le prince ries poètes , mourut en 1647. Baliazar Graciai) mourut en 1658.

1 Lueilius, auteur des satires latines, dont Horace a dît qu’il couloit en effet comme un llcuvc bourbeux, mais dont il y avoit pourtant quelque chose à tirer.

Cûm jhieret Inlulentus, ernt quoti lollere celles.

* Hou AT. Sat. 1. L. iv.

* Léirillr, mot particulier à la poésie espagnole, pour exprimer des madrigaux, de petits compliments, de petite* lettre* en ver*.

igifized bÿ GOOSk

ciui'ithk x n i .

Il lira de son armoire d’ébène des serviettes, du pain, un reste d’épaule de mouton rôti, une bouteille d'excellent vin, et nous nous mimes à table avec toute la gaîté de deux amis qui se rencontrent après une longue séparation. Tu vois, me ditil, ma vie libre et indépendante. Si je roulois suivre l’exemple de mes confrères , j’irois tous les jours manger chez les personnes de qualité ; mais, outre que l'amour du travail me retient souvent au logis, je suis un petit Arislippc. Je m’accommode également du grand monde et de la retraite, de l’abondance et de la frugalité.

Nous trouvâmes le vin si bon, qu’il fallut tirer de l’armoire une seconde bouteille. Hntre la poire et le fromage, je lui témoignai que je serais bien aise de voir quelqu’une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu’il me lut d’un air emphatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture , je trouvai l’ouvrage si obscur, que je n’y compris rien du tout. 11 s’eu aperçut. Ce sonnet, me dit-il, ne te parait pas fort clair, n’est-ce pas? Je lui avouai que j'y aurais voulu un peu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens. Si ce sonnet, reprit- il, n’est guère intelligible, tant mieux, mon ami! Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime ne s’accommodent pas du simple et du naturel; c’est l'obscurité qui en fait tout le mérite. Il suffit que le poète croie s’y entendre. Tu te moques de moi, interrompis-je. Il faut du bon sens et de la clarté dans toutes les poésies, de quelque nature qu’elles soient ; et si ton incomparable Gongora n'écrit pas plus clairement que toi, je t’avoue que j’en rabats bien. C’est an poète qui ne peut tout au plas tromper que son siècle. Voyons présentement de ta prose.

Nunez me fit voir une préface qu’il prétendoit, disoit-il, mettre à la tête d’un recueil de comédies qu’ilavoit sous la presse. Ensuite il me demanda ce que f en pensois. Je lie suis pas, lui dis-je, plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet n’est qu’un pompeux galimatias ; et il y a dans ta préface des expressions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués au coin du public, des* phrases entortillées, pour ainsi dire. En un mot, ton style est singulier. Les livres de nos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela. Pauvre ignorant , s’écria Fabrice , tu ne sais pas que tout prosateur < qui aspire aujourd’hui à la réputation d’une plume délicate, affecte cette singularité de style, ces expressions détournées qui te choquent. Nous sommes cinq ou six novateurs

* Ce mot élott nouveau lorsque Le Sage Feinpioyoit, et fl l'a mis en italique. Le mol a Lit fortune . mais il est resté isolé. Nous n'avons pas de verbe qui soit à prosateur ce que r ersjfitr est a ceni/icateur.

hardis 1 qui avons entrepris de changer la langue du blanc au noir ; et nous en viendrons à bout, s’il plaît à Dieu, en dépit de Lope de Vcga, de Solis, de Cervantes, et de tous les autres beaux esprits qui nous chicanent sur nos nouvelles façons de parler. Nous sommes secondés par un nombre de partisans de distinction ; nous avons dans notre cabale jusqu’à des théologiens.

Après tout, continua-t-il, notre dessein est louable ; et, le préjugé à part, nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun des hommes. Je ne sais pas pourquoi il y a tant d’honnètes gens qui les eslimenl. Cela était fort bon à Athènes et à Rome, où tout le monde était confondu ; et c’est pourquoi Socrate dit à Alcibiade que le peuple est un excellent maître de langue. Mais à Madrid nous avons tin bon cl un mauvais usage, et nos courtisans s’expriment autrementqae nos bourgeois. Tu peux m’en croire; enfin notre style nouveau l’emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait le faire sentir la différence qu’il y a de la gentillesse de notre dicüon à la platitude de la leur. Ils diraient, par exemple, tout uniment . Les intermèdes embellissent une comédie; et nous, nous disons plus joliment: Les intermèdes font beauté dans une comédie. Remarque bien ce font heauli. En sens-tu tout le brillant, toute la délicatesse tout le mignon?

J’interrompis mon novateur par un éclat de rire. Va, Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec ton langage précieux. Et toi, me répondit-il, tu n’es qu’une béteavec ton style naturel. « Allez,» poursuivit-il en m’appliquant ces paroles de l’archevêque de Grenade ,« allez trouver mon treso- » rier ; qu’il vous compte cent ducats , et que le » ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, mon- » sieur Cil Blas; je vous souhaite un peu plus de « goût. » Je renouvelai mes ris à cette saillie ; et Fabrice, me pardonnant d’avoir parlé avec irrévérence de scs écrits, ne perdit rien de sa belle humeur. Nous achevâmes de boire notre seconde bouteille; après quoi nous lions levâmes de table tous deux assez bien conditionnés. Nous sortîmes dans le dessein de nous aller promener au Prado; mais, en passant devant la porte d’un marchand de liqueurs, il nous prit fantaisie d’entrer chez lui.

1 Cinq ou six novateurs liant h , etc. Ceci petit t'ap. ptiquer sens doute s la langue espagnole , du temps de Gongora et de Raltazar Gracian ; mats Le Sage en voûtait bien plus it MM. de Lamotte, de Fontanelle. .Mari-, vaut, etc. Il est certain qu'on se piaignoit dans le temps où il écrlvoit, de la corruption du style , et des nêolo gismet, dont on (It un dictionnaire- Il y a une éptlro du P. Dticereeau à M. Joly de Fleury. avocat-généraL sur la Décadence tlu Son goût, qui date de la mànr époque et roule absolument sur le même sujet.

JR»

li y avoit ordinairement benne compagnie dans cet endroit-là. Je vis dans deux salles séparées des cavaliers qui s’amusoient différemment. Dans l'une on jouoit à la prime ei aux échecs, et dans l'autre dix ou douze |xr$onnes étaient fort attentives à écouter deux beaux esprits de profession qui disputaient. Nous n 'eûmes pas besoin de nous approcher d’eux pour entendre qu’une proposition de métaphysique faisoil le sujet de leur dispute; car iis parloient avec tant de chaleur et d’emportement , qu’ils avoient l’air de deux possédés. Je m'imagine que si on leur eût mis sous le nez Panneau d’Éléazar*, on aurait vu sortir des démons par leurs narines. Eh ! bon Dieu î dis-je à mon compagnon, quelle vivacité! quels poumons ! Ces disputeurs étaient nés pour être des erreurs publics. La plupart des hommes sont déplacés. Oui vraiment , répondit-il ; ces gens-ci sont apparemment de la rac* de Novius , ce banquier romain dont la voix s’élevait au-dessus du bruit des charretiers*. Mais, ajouta-t-il, ce qui me dégoûterait le plus de leurs discours, c’est qu’on en a les oreilles infructueusement étourdies. Nous nous éloignâmes de ces métaphysiciens bruyants, et par là je fis avorter une migraine qui commcnçoit à me prendre. Nous allâmes nous placer dans un coin de l’autre salle, d’où, en buvant des liqueurs rafraîchissantes , nous nous mimes à examiner les cavaliers qui entraient et ceux qui sortaient. Nunezles cunnoissoit presque tous. Vive Dieu 1 s’écria-t-il , la dispute de nos philosophes ne finira pas sitôt ; voici des troupes fraîches qui arrivent. Ces trois hommes qui entrent vont se mettre de la parüe. Mais vois-tu ces deux originaux qui sortent ? Ce petit personnage basané, sec, et dont les cheveux plats et longs lui descendent par égale portion par devant et par derrière, s’appelle don Julien de Villanuno. C’est un jebne oydor qui tranche du pclit-maitrc. Nous allâmes, un de mes amis et moi, dîner chez lui l’autre jour. Nous le surprimes dans une occupation assez singulière. Il se divertissoit dans son cabinet à jeter et à se faire apporter par un grand lévrier les sacs d’un procès dont il est rapporteur, et que le chien déchirait à belles dents. Ce licencié qui l’accompagne , cette face rubiconde , sc nomme don Chérubin Tonto*. C’est un chanoine de l'église de Tolède, le plus imbécillc mortel cju’il y ait au monde. Cependant , à son air

■ Cléazar étoit un fameux magicien qui eiorctsoit les démons en attachant au nez du possédé un certain anneau mystique dont le démon n'avoil pas plus tôt senti la puissance, qu'il abaudonnoit le patient.

* Novius, devenu opulent » force d’usure», avoit été esclave. Horace l'a rendu célèbre.

* Tonto, lourdaud, idiot, bcoCt.

riant et spirituel , vous lui donneriez beaucoup d’esprit. 11 a des yeux brillants , avec un rire fin et malicieux. On dirait qu’il pense très-fine ment. Lit-on devant lui un ouvrage délicat , il l’écoute avec une attention que vous croyez pleine d’intelligence, et toutefois il n’y comprend rien. Il étoit du rejjas chez Toydor. On y dit mille jolies choses, une infinité de bons mots. Don Chérubin ne parla pas ; mais il appiaudissoit avec des grimaces et des démonstrations qui paroissoient supérieures aux saillies mêmes qui nous échappoient.

Connois-tu, dis-je à Nunei, ces deux malpeignés qui , les coudes appuyés sur une table , s’entretiennent tout bas dans ce coin , en se soufflant au nez leurs haleines? Non , me répondit-il ; ces visages-là me sont inconnus. Mais, selon toutes les apparences , ce sont des politiques de cafés qui censurent le gouvernement. Considère ce gentil cavalier qui siffle en se promenant dans cette salle , et en se soutenant tantôt sur on pied et tantôt sur un antre. C’est don Augustin Moreto, an jeune poète qui n’est pas né sans talent, mais que les flatteurs et les ignorants ont rendu presque fou. L’homme que tu vois qu’il aborde est un de ses confrères qui fait de la prose rimée, et que Diane a aussi frappé.

Encore des auteurs ! s’écria-t-il en me montrant deux hommes d’épée qui entroient. U semble qu’ils se soient mus donné le mot pour venir ici passer en revue devant toi. Tu rois don Bernard Deslenguado1 et don Sébastien de Villa Viciosa. Le premier est un esprit plein de fiel, un auteur né sous l’étoile de Saturne, un mortel malfaisant qui se plaît à haïr tout le monde , et qui n’est aimé de personne. Pour don Sébastien , c’est un garçon de bonne foi , un auteur qui ne veut rien avoir sur la conscience. Il a depuis peu mis au théâtre une pièce qui a eu une réussite extraordinaire , et il l’a fait imprimer pour n’abuser pas plus long-temps de l’estime du public.

Le charitable élève de Gongora se préparait à continuer de m’expliquer les ligures du tableau cliangoant que nous avions devant les yeux, lorsqu’un gentilhomme dn duc de Mcdina Sidonia vint l’ interrompre en lui disant : Seigneur don Fabricio, je vous cherchois pour vous avertir que monsieur le duc voudrait bien vous parler. Il vous i attend chez lui. Nunez, qui savoit qu’on ne peut I satisfaire assez tôt un grand seigneur qui souhaite 1 quelque chose , me quitta dans le moment même pour aller trouver son Mecenas , me laissant fort , étonné de l’avoir entendu traiter de don , et de le ( voir ainsi devenu noble , en dépit de maître Chrj- | sostôme le barbier son père.

1 Dftlenguaào, qui donne carrière à mi langue, ruéj disant , niai embouché.

CIL BT AS.

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