‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 225 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

commissions dont je prétends le charger dans la CHAPITRE V.

suite. Il y a déjà long-temps que je vois mon

autorité généralement respectée , mes décisions 1 on verra ü,a8 î°ie • d i,0,»ne«r cl «le

aveuglément suivies, et que je dispose à mon gré

des charges, des emplois, des gouvernements. On s’aperçut bientôt à la cour de l’affection que des vice-royautés et des bénéfices. Je règne , si le ministre avoit pour moi. Il affecta d’en donner j’ose le dire, en Espagne. Je ne puis pousser ma des marques publiquement, en me chargeant de fortune plus loin. Mais je voudrais la mettre à son portefeuille , qu’il avoit coutume de porter l’abri des tempêtes qui commencent à la menacer; ; lui-même lorsqu’il alloit au conseil. Cette nouet pour cet effet, je souhaiterais d’avoir pour i veauté, me faisant regarder comme un petit fasucccsscur au ministère le comte de Lemos mon vori, excita l’envie de plusieurs personnes, et fut neveu. i cause que je reçus de l’eau bénite de cour. Mes

Le ministre , en cct endroit de son discours , deux voisins les secrétaires ne furent pas des derremarquant que j’étois extrêmement surpris de ce niers à me complimenter sur ma prochaine granque j’entendois , me dit : Je vois bien , Santillane, deur , cl ils m’invitèrent à souper chez leur veuve, je vois bien ce qui t’étonne. Il te semble fort moins par représailles , que dans la vue de m’enétrange que je préfère mon neveu au ducd’Uzède gager à leur rendre service dans la suite. On me mon propre fils. Mais apprends que ce dentier a faisoit fête de toutes parts. Le fier don Rodrigue le génie trop borné pour occuper ma place , et j même changea de manières avec moi. Il ne m’apque d’ailleurs je suis son ennemi. Il a trouvé le | pela plus que seigneur de Santillane , lui qui secret de plaire au roi, qui en veut faire son favori; ; jusqu’alors ne m’avoit traité que de vous, sans et c’est ce que je ne puis souffrir. La faveur d’un jamais sc servir du terme de seigneurie. Il souverain ressemble à la possession d’une femme m'accahloit de civilités , surtout lorsqu'il jugeoit qu’on adore ; c’est un bonheur dont on est si ja- que notre patron pouvoit le remarquer. Mais je loux, qu’on ne peut se résoudre à le partager avec vous assure qu’il n’avoit pas affaire à un sot. Je un rival, quelque uni qu’on soit avec lui par le répondis à scs honnêtetés d'autant plus poliment, sang ou par l’amitié. que j’avois plus de haine pour lui : un vieux cour-

Je te montre ici , continua-t-il , le fond de mon tisan ne s’en serait pas mieux acquitté que moi. cœur. J’ai déjà tenté de détruire le duc d’Uzède J’accompagnois aussi le duc mon seigneur lorsdans l’esprit du rai; et, comme je n’ai pu en vc- qu’il alloit chez le roi, et il y alloit ordinairement nir à bout, j’ai dressé une autre batterie. Je veux trois fois le jour. 11 entrait le matin dans 1a chamque le comte de Lemos, de son côté, s’insinue i bre de sa majesté lorsqu’elle éloit éveillée. Il se dans les bonnes grâces du prince d’Espagne. Étant mettoit à genoux au chevet de son fit, l’entretegentilhomme de sa chambre , il a occasion de lui noit des choses qu’elle avoit à faire dans la journée, {«trier à toute heure ; et , outre qu’il a de l’esprit, et lui dictoit celles qu’elle avoit à dire. Ensuite il je sais un moyen sùr de le faire réussir dans cette se retirait. Il y retournoit aussitôt qu’elle avoit entreprise. Par ce stratagème j’opposerai mon J dîné, non pour lui parler d’affaires, il ne lui neveu à mon fils. Je ferai naître entre ces cousins tenoit alors que des discours réjouissants. Il la une division qui les obligera tous deux à recher- régaloit de toutes les aventures plaisantes qui archer mon appui ; et le besoin qu’ils auront de moi rivoient dans Madrid , et dont il étoit toujours le me les rendra soumis l’un et l’autre. Voilà quel premier instruit par des personnes pensionnées est mon projet , ajouta-t-il ; ton entremise ne m’y [ pour cet effet. Et enfin , le soir , il revoyoit le roi sera pas inutile. C’est toi que j’enverrai secrète- pour la troisième fols, lui rendoit compte, comme ment au comte de Leinos , et qui me rapporteras il lui plaisoit , de ce qu’il avoit fait ce jour-là , et de sa part tout ce qu’il aura à inc faire savoir. lui demandoit par manière d’acquit ses ordres Après celte confidence, que je regardai comme pour le lendemain. Tandis qu’il étoit avec le roi , de l’argent comptant, je n’eus plus d'inquiétude. 1 je me lenois dans l’antichambre, où je voyois des Enfin, me disois-je, me voici sous la gouttière ; i personnes de qualité, dévouées à la faveur , rcune pluie d’or va tomber sur moi. Il est inqiossi- \ chercher ma conversation , et s’applaudir de ce ble que le confident d’un homme qui gouverne la . que je voulois bien me prêter à la leur. Comment monarchie d’Espagne ne soit pas bientôt comblé aurois-je pu , après cela . ne me pas croira un de richesses. Plein d’une si douce espérance , je homme de conséquence? 11 y a bien dos gens à la voyois d’un œil indifférent ma pauvre bourse tirer cour qui ont, encore pour moins, cette opinion-la à sa lin, d'eux.

lTn jour j’eus un plus grand sujet de vauilé. Le t roi, à qui le duc avoit parlé fort avantageusement

iOl CIL BI.AS.

de mon style , fui curieux d'en voir un échantillon. Son excellence me fit prendre le registre de Catalogne, me mena devant ce monarque, et me d t de lire le premier mémoire que j’arois rédigé. Si la présence du prince me troubla d’abord , celle du ministre ine rassura bientôt , et je fis 1a lecture de mon ouvrage , que sa majesté n’entendit l>as sans plaisir. Elle eut la bonté de témoigner qu’elle éloit contente de moi , et de recommander j même à son ministre d’avoir soin de ma fortuuc. Cela ne diminua rien de l’orgueil que j’avols déjà; et l’entretien que j’eus peu de jours après avec le comte de Lemos acheva de me remplir la tète d’ambitieuses idées.

J'allai trouver ce seigneur de la part de son oncle chez le prince d’Espagne, et je lui présentai une lettre de créance , par laquelle le duc lui mandoit qu’il pouvoit s’ouvrir à moi comme à un homme qui avoit une entière connoissance de leur dessein , et qui éloit choisi pour être leur messager commun. Après avoir lu ce billet, le comte me conduisit dans une chambre où nous nous enfermâmes tous deux , et là ce jeune seigneur me tint ce discours : Puisque vous avez la confiance du duc de Lerme, je ne doute pas que vous ne la méritiez , et je ne dois faire aucune difficulté de vous donner la mienne. Vous saurez donc que les choses vont le mieux du monde. I.e prince d’Espagne me distingue de tous les seigneurs qui sont attachés à sa personne, et qui s’étudient à lui plaire. J’ai eu ce matin une conversation particulière avec lui , dans laquelle il m’a paru chagrin de se voir, par l’avarice du roi , hors d’état de suivre les mouvements de son cœur généreux , et même de faire une dépense convenable à un prince. Sur cela je n’ai pas manqué de le plaindre ; et , profitant de ce momentlà , j’ai promis de lui porter demain à son lever mille pistolcs. en attendant de pl us grosses sommes que je me suis fait fort de lui loiirnir incessamment. Il a été charmé de ma promesse; et je suis bien sûr de captiver sa bienveillance , si je lui tiens parole. Allez dire, ajouta-t-il. toutes ces circonstances à mon oncle, et revenez m’apprendre ce soir ce qu’il pense là-dessus.

Je quittai le comte de Lemos dès qu’il m'eut parlé de cette sorte . et je rejoignis le duc de Lermc, qui, sur mon rapport, envoya demander à Calderone mille pistolcs, dont on me chargea le soir, et que j'allai remettre au comte, en disant en moi-même: Ho, ho ! je rois bien à présent quel est l’infaillible moyen qu’a le ministre |>our réussir dans son entreprise ! Il a parbleu raison; et, scion toutes les apparences, res prodigalités ne le ruineront point. Je devine aisément dans quels coffres il prend ces belles pistolcs; mais après tout.

u’est-il pas juste que ce soit le père qui entretienne le fils? Le comte de Lemos, lorsque je me séparai de lui , me dit tout bas : Adieu , notre cher confident ! Le prince d’Espagne aime un peu lis dames; il faudra que nous ayons vous et moi au premier jour uoe conférence là-dessus ; je prévois que j’aurai bientôt besoin de votre ministère Je m’en retournai eu rêvant à ces mots , qui u’e toient nullement ambigus, et qui me remplïssoient de joie. Comment diable ! disois-je, me voilà prêt à devenir le Mercure de l'héritier de la monarchie ! Je n’examinois point si cela étoit lion ou mauvais; la qualité du galant étourdissoit ma morale. Quelle gloire pour moi d’être ministre des plaisirs d’un grand prince ! Oh ! tout beau , monsieur Gil Blas, me dira-t-on : il ne s’agissoit pour vous <iue d’être ministre eu second. J’en demeure d’accord ; mais dans le fond ces deux postes font autant d'honneur l’un que l’autre, le profil seul en est différent.

En m’acquittant de ces nobles commissions, en me mettant de jour en jour plus avant dans les bonnes grâces du premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j’eusse été heureux si l’ambition m’eût préservé de la faim! Il y avoit plus de deux mois que je m’étois défait de mon magnifique appartement . et que j’occupois une petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fil de la peine , comme j’en sorlois de bon matin et que je n’y rentrois que la nuit pour y courber, je prenois patience. J’élois toute la journée sur mon théâtre, c’est-à-dire chez k* duc. J’y jouois un rôle de seigneur. Mais quand j’étois retiré dans mon taudis, le seigneur s’évanouissoit, et il ne restoit que le pauvre Gil Blas, sans argent, et qui pis est , sans avoir de quoi en faire. Outre que j’étois trop fier ponr découvrir à quelqu’un mes besoins, je ne connoi&sois personne qui pût m’aider que don Navarre, que j’avois trop négligé depuis que j’étois à la cour , pour oser m’adresser à lui. J’avois été oblige de vendre mes hardes pièce à pièce. Je n’a vois plus que celles dont je ne pou vois absolument me passer. Je n’allois plus à l’auberge, faute d'avoir de quoi payer mon ordinaire. Que faisois-jc donc pour subsister? Je vais vous le dire. Tous les matins , dans nos bureaux, ou nous apportoil pour déjeûner un petit pain et un doigt d«^ vin ; c’éloit tout ce que le ministre i nous faisoit donner. Je ne inangcois que cela dans la journée, et le soir le plus souvent je me cou- < bois sans souper.

Telle éloit la situation d’un homme qui hrilloit j à la cour, «juoiqu'il y dût faire plus de pitié que d’envie. Je 11e pus néanmoins résister à ma misère, [ et je me dé terminai enfin à la découvrir finement

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