CHAPITRE VIII
changeai tout-à-coup avec la fortune. Je n’écoutai plus que mon ambition et ma vanité. J’abandonnai ma misérable chambre garnie aux secrétaires qui ne savoient pas encore la langue des oiseaux, et je louai pour la seconde fois mon bel appartement , qui par bonheur ne se trouva point occupé. J’envoyai chercher un fameux tailleur qui liabilloit presque tous les petits-maîtres. Il prit ma mesure, et me mena chez un marchand où il leva cinq aunes de drap qu’il falloit, disoit-il, pour me faire un habit. Cinq aunes pour un habit à l’espagnole!
juste ciel ! Mais n’épiloguons pas là dessus; les
tailleurs qui sont en réputation en prennent toujours plus que les autres. J’achetai ensuite du linge, dont j’avois grand besoin , des bas de soie, avec un castor bordé d’un point d’Espagne.
Après cela, ne pouvant honnêtement me passer de laquais, je priai Vincent Forcro1, mon hôte, : de m’en donner un de sa main. La plupart des ; étrangers qui venoient loger chez lui avoient coutume, en arrivant à Madrid, de prendre à leur service des valets espagnols, ce qui ne roanquoit pas d’attirer dans cet hôtel tous les laquais qui se trouvoient hors de condition. Le premier qui se présenta étoit un garçon d’une mine si douce et si dévote, que je n’en voulus poiut ; je crus voir Ambroise de Laïuela. Je u’airae pas , dis-je à Forera , les valets qui out un air si vertueux ; j’y ai été attrapé.
A peine eus-je éconduit ce laquais, que j’en vis arriver un autre. Celui-ci paroissoit fort éveillé, plus hardi qu’un page de cour, et avec cela uu peu fripou. 11 me plut. Je lui fis des questions; il y répondit avec esprit; il me parut même né pour l’intrigue. Je le regardai comme un sujet qui me couvcnoit : je l’arrêtai. Je n’eus pas lieu de m’en repentir ; je m’aperçus bientôt que j’avois fait une admirable acquisition. Comme le duc m’avoit permis de lui parler en faveur des personnes à qui je voudrais rendre service, et que j’étois dans le dessein de ne pas négliger celle permission , il me falloit un chien de chasse pour découvrir le gibier ; c’est-à-dire un drôle qui eût de l’industrie, et fut propre à déterrer ct à m’amener des gens qui auraient des grâces à demander au premier ministre. C’éloit justement le fort de Scipion : ainsi se noinmoit mon laquais. Il sorloit de chez dona Anna de , Guevara, nourrice du prince d’Espagne, où il i avoit bien exercé ce talent-là ; celte dame étant de i celles qui , se voyant du crédit à la cour, aiment : à le mettre à profit.
Aussitôt que je lis savoir à Scipion que je pottvois obtenir des grâces du roi, il se mil en cainpayue, cl dès le même jour il me dit : Seigneur, j’ai
* Forcro , droit légal, conforme à la justice.
fait une assez bonne découverte. Il vient d’arriver à Madrid un jeune gentilhomme grenadin , appelé don Roger de Rada. Il a eu une affaire d’honneur qui l’oblige à rechercher la protection du duc ; de Lerme, et il est disposé à bien payer le plaisir J qu’on lui fera. Je lui ai parlé. Il avoit envie de s’adresser à don Rodrigue de Calderone, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l’en ai détourné, en lui faisant entendre qne ce secrétaire vendoit scs bons offices au poids de l’or, au lieu que vous vous contentiez pour les vôtres d’une honnête marque de rcconnoissancc ; que vous feriez même les choses pour ricu, si vous étiez dans nne situation qui vous ! permît de suivre votre inclination généreuse et désintéressée. Enfin je lui ai parlé de manière que j vous verrez demain matin ce gentilhomme à votre lever. Comment doue, lui dis-je, monsieur Scipion, vous avez déjà fait bien de la besogne! Je m’aperçois que vous n’étes pas neuf en matière d’intrigues. Je m’étonne que vous n’en soyez pas plus riche. C’est ce qui ne doit pas vous surprendre, me ré|H>ndil-il : j’aime à faire circuler les espèces; je uc thésaurise point.
Don Roger de Rada vint effectivement chez moi. Je le reçus avec une politesse mêlée de fierté. Seigneur cavalier, lui dis-je , avant que je m’engage à vous servir* je veux savoir l’affaire d’honneur qui vous amène à la cour ; car elle pourrait être telle, que je n’oscrois parler pour vous au premier ministre. Faites m’en donc, s’il vous plaît, un rapport fidèle , et soyez persuadé que j’entrerai vivci ment dans vos intérêts, si un galant homme peut les épouser. Très-volontiers, me répondit le jeune Grcnadiu , je vais vous conter sincèrement mou histoire. En même temps il m’en fil le récit de celte sorte.