‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 230 sur 734 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

vous en aurez reconnu l'injustice. Au nom de ' homme violent , cl fort sujet à prendre trop faci- Dieu, calmez vos transports! Donnez-vous du i lement ombrage. llordalès jugea bien que sa moins le temps dï-daircir vos soupçons ; vous ren- j parente le soupçonnoit d’avoir troublé par des drez plus de justice à une femme qui n’a rien àsc | fables l’esprit de don Anastasio; et, satisfait de reprocher. | s'être du moins à demi vengé d’elle , il cessa de la

Tout autre que don Anastasio auroit été tou- : voir. De peur d’ennuyer votre seigneurie, je ne ché de ces paroles , et encore plus de l’affliction f m'étendrai point sur l'éducation qu’on m’a doude la personne qui venoit de les prononcer ; mais | née. Je dirai seulement que ma uière s’est princile cruel, loin d’en paroître attendri, dit à la j paiement attachée â me faire apprendre l’escrime, dame , une seconde fois , de se recommander cl que j’ai long-temps fait des armes dans les plus promptement à Dieu , et leva même le bras pour | célèbres salles de Grenade et de Séville. Elle la frapper. Arrête , barbare ! lui cria-t-elle. Si ! attendoit avec impatience que je fusse en âge de l’amour que lu as eu pour moi est entièrement | mesurer mon épée à celle de don lluberlo, pour éteint , si les marques de tendresse que je t'ai pro- m’instruire du sujet qu'elle avoit de se plaindre de clignées sont effacées de ton souvenir, si mes lar- lui; et, me voyant enfin dans ma dix-huitième mes ne sauraient te détourner de ton exécrable année, elle m'en fit confidence, non sans répandre dessein , respecte ton propre sang ! N’arme pas des pleurs abondamment , ni paraître saisie d’une ta main furieuse contre un innocent qui n'a point vive douleur. Quelle impression ne fait pas une encore vu la lumière. Tu ne peux devenir son mère en cet état sur un fils qui a du courage et lxturreau sans offenser le ciel et la terre. Pour du sentiment ? J’allai sur-le-cbamp trouver Hormoi , je te pardonne ma mort ; mais , n'en doute dalès ; je l'attirai dans un endroit écarté , où , pas , la sienne demandera justice d’un si horrible après un assez long combat , je le perçai de trois forfait ! coups d’épée , et le jetai sur le carreau.

Quelque déterminé que fût don Anastasio à ne Don Ilubcrto, se sentant mortellement blessé, faire aucune attention à ce que pourrait lui dire attacha sur moi ses derniers regards, et me dit Estéphanic, il ne laissa pas d'étre ému des images qu'il reccvoit la mort que je lui donnois connue affreuses que ces derniers mots présentèrent à son une juste punition du crime qu’il avoit commis esprit. Aussi , comme s’il eût craint que son émo- j contre l’Iionneur de ma mère. 11 confessa que lion ne trahît son ressentiment , il se hâta de pro- j c'étoit pour se venger de ses rigueurs qu’il s'étoit filer de la fureur qui lui restoit , et plongea son j résolu à la perdre. Puis il expira en demandant poignard dans le côté droit de sa femme. Elle i pardon de sa faute au ciel , à don Anastasio, à tomba dans le moment. Il la crut morte; il sortit j Estéphanie et à moi. Je ne jugeai point à propos aussitôt de sa maison , et disparut d’Antequerre, I de retourner au logis pour informer ma mère de Cependant cette épouse infortunée fut si étour- j cet événement; j'en laissai le soin à la renommée, die du coup qu’elle avoit reçu, qu’elle demeura Je passai les montagnes, et me rendis à la ville quelques instants à terre comme une personne de Malaga , où je m'embarquai avec un armateur sans vie. Ensuite, reprenant ses esprits, elle fit : qui sortoit du port pour aller en course. Je lui des plaintes et des lamentations qui attirèrent au- parus ne pas manquer de cœur; il consentit v<>près d’elle une vieille femme qui la servoit. Dès lontiers que je me joignisse aux enfants de bonne que celle bonne vieille vil sa maîtresse dans un si volonté qu’il avoit sur son bord, pitoyable état , elle poussa des cris qui dissipèrent Nous ne tardâmes guère à trouver une occasion le sommeil des autres domestiques , et même des de nous signaler. Nous rencontrâmes aux environs pins proches voisins. La chambre fut bientôt de l’ile d’Albouran un corsaire de Melilla qui rereinplie de inonde. On appela des chirurgiens. Us j tournoit vers les côtes d’ Afrique avec un bâtiment visitèrent la plaie , et n’en eurent pas mauvaise i espagnol qu’il avoit pris à la hauteur de Cartiiaopinion. Us ne se trompèrent point dans leur con- gène, et qui éloit richement chargé. Nous atlajecture; ils guérirent même en assez peu de temps . quàmes vivement f Africain, et nous nous ren- Estéphanic , qui accoucha fort heureusement d’un (limes maîtres de ces deux vaisseaux .où il y avoit fils trois mois après cette cruelle aventure; et c’est quatre-vingts chrétiens qu’il cninienoit esclaves ce fils, seignctirGil Blas, que vous voyez en moi; en Barbarie. Alois, profitant d’un vent qui s’é--

je suis le fruit de ce triste enfantement.

Quoique la médisance n’épargne guère la vertu

leva , et qui nous étoit favorable pour gagner la côte de Grenade, nous arrivâmes en peu de

des femmes , elle respecta pourtant celle de ma temps à l’unta de llelcna.

mère; et cette scène sanglante ne passa dans la Comme nous demandions aux esclaves que nous

ville que pour le transport d'un mari jaloux. Il avions délivrés de quei endroit ils étaient , je lis

est vrai que mou père v étuil connu pour un celte question à un liouune de très- bonne mine ,

et qui pouvoit bien avoir cinquante ans. Il me ré- | sonnes qai. m'étoient si chères pour en retarder le pondit en soupirant qn’il était d’Anlequerre. Je | dons moment. Je quittai l’armateur; et de l’arme sentis ému de sa réponse sans savoir pour- gent que je reçus pour ma part de la prise que quoi; et mon émotion, dont il s’aperçut, excita nous avions faite, j’achetai à Adra deux mules, en lui un trouble que je remarquai. Je suis , lui mon père ne voulant plus s’exposer aux périls de dis-je, votre concitoyen, l’eut-on vous demander la mer. 11 eut tout le loisir sur la route de me raie nom de votre famille? Hélas! me répondit-il, conter ses aventures, que j’écoutai avec cette vous renouvelez ma douleur en exigeant de moi avide attention que prêta le prince d’Ithaque au que je satisfasse votre curiosité. 11 y a dix-huit récit de celles du roi son père. Enfin , après pluaunées que j’ai quitté le séjour d’Antequerre , où sieurs journées , nous nous rendîmes au bas de la l’on ne doit se souvenir de moi qu’avec horreur. | montagne la plus voisine d’Anlequerre , et nous Vous n’avez peut-être vous-méme que trop en- fîmes halle en cet endroit. Comme nous voulions tendu parler de moi. Je me nomme don Anas- arriver secrètement au logis , nous n’entrâmes tasio de Rada. Juste ciel! m’écriai-je, dois-je dans la ville qu’au milieu de la nuit, croire ce que j’entends? Quoi ! vous seriez don Je tous laisse à imaginer la surprise où fut ma Anastasio! seroit-cc mon père que je verrais? mère de revoir un mari qu’elle crayoit avoir Que dites-vous , jeune homme? s'écria-t-il à son perdu pour jamais ; et la manière pour ainsi dira tour en me considérant avec surprise. Serait-il miraculeuse dont il lui était rendu devenoit encore bien possible que vous fussiez cet enfant malbeu- pour elle un autre sujet d’étonnement. Il lui dereux qui était encore dans les flancs de sa mère manda pardon de sa barbarie avec des marques si quand je la sacrifiai à ma fureur? Oui , mon père, vives de repentir, qu’elle ne put se défendre d’en lui dis-je ; c’est moi que la vertueuse Estéphanie a être touchée. Au lieu de le regarder comme un mis au monde trois mois après la nuit funeste où assassin, elle ne vit plus en lui qu’un homme à vous la laissâtes noyée dans son sang. qui le ciel l’avoit soumise , tant le nom d’époux

lion Anastasio n’attendit pas que j’eusse achevé est sacré pour une femme qui a de la vertu ! Esces paroles pour se jeter à mon cou. U me serra téplianie avoit été si en peine de moi , qu’elle fut entre ses bras , et nous ne fîmes pendant un quart charmée de mon retour. Elle n’en ressentit pas d’heure que confondre nos soupirs et nos larmes, toutefois une joie pure. Ine strur de llordalès Après nous être abandonnés aux tendres mouve- procédoit criminellement contre le meurtrier de meuts qu’une pareille reconnoissance ne pouvoit son frère ; elle me faisoit chercher partout ; de manquer d’exciter en nous , mon père leva les [ sorte que ma mère , ne nie voyant pas en sûreté yeux au ciel pour le remercier d’avoir sauvé la dans notre maison , n’étoit pas sans inquiétude, vie à Estéphanie ; mais un moment après , comme Cela m’obligea dès cette nuit-U même de partir s’il eût craint de lui rendre grâce mal à propos , il pour la cour, où je viens , seigneur, solliciter ma m’adressa la parole, et me demanda de quelle grâce, que j’espèrè obtenir, puisque vous voulez manière on avoit reconnu l’innocence de sa bien parler en ma faveur au premier ministre , femme. Seigneur, lui répondis-je , personne que et m’appuyer de tout votre crédit, vous n’en a jamais douté. La conduite de votre Le vaillant Dis de don Anastasio finit là son réépouse a toujours été sans reproche. Il faut que | cit ; après quoi je lui dis d’un air important ; je vous désabuse. Sachez que c’est don Huberto I C’est assez . seigneur don Roger ; le cas me paqui vous a trompé. En même temps je lui contai rolt graciablc. Je me charge de détailler votre toute la perfidie de ce parent , quelle vengeance affaire â son excellence , dont j’ose vous promettre j’en avois tirée, et ce qu’il m’avoil avoué en la protection. Le Grenadin, sur cela, se répandit mourant. I en remerclments qui ne m’auraient fait qu’entrer

Mon père fut moins sensible an plaisir d’avoir par une oreille et sortir par l’autre , s’il ne m’eût recouvré la liberté qu’à celui d'entendre les nou- assuré que sa reconnoissance suivrait de près le relies que je lui annonçois. Il recommença, dans service que je lui rendrais. Mais d’abord qu'il eut l’excès de la joie qui le transportait , à m’ent- louché cette cordc-là, je me mis en mouvement, brasser tendrement. Il ne pouvoit se lasser de me Dès le jour même je contai cette histoire au duc , témoigner combien il était contant de moi. Allons, qui , m’ayant permis de lui présenter le cavalier, mon fils , me dit-il . prenons vite le chemin d’ An- lui dit : Don Roger, je suis instruit de l’affaire tequerre! Je brûle d'inqiatiencc de me jeter aux d’honneur qui vous a fait venir à la cour ; Santilpieds d’une épouse que j’ai si indigneineul traitée, lanc m’en a dit taules les circonstances. Ayez l’cs- Depuis que vous m’avez fait ronnoître mon injtis- ' prit tranquille : vous n’avez rien fait qui ne soit tire, j'ai des remords qui me déchirent lecteur. ' excusable ; et c'est particulièrement aux gentil» - J’avois trop d’envie de rassembler res doux per- I hommes qui vengent leur honneur offensé que si

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