CHAPITRE X
temps de vos jours , pendant que de graves barbons ne sauroient s’en passer. J’admire ta pénétration, repris-je en souriant. Oui, mon ami, c’est une maîtresse qu’il me faut , et je veux l’avoir de ta main. Mais je t’avertis que je suis très-délicat sur la matière : je te demande une jolie personne qui n’ait pas de mauvaises mœurs. Ce que vous souhaitez , repartit Scipion en souriant , est un peu rare. Cependant nous sommes, Dieu merci , dans une ville où il y a de tout; et j’espère que j’aurai bientôt trouvé votre fait.
Véritablement trois jours après il me dit : J’ai découvert un trésor. Une jeune dame nommée Catalina *, de bonne famille et d’une beauté ravissante, demeure, sous la conduite de sa tante, dans une petite maison où elles vivent toutes deux fort honnêtement de leur bien qui n’est pas considérable. Elle sont servies par une soubrette que je | connois, et qui vient de m’assurer que leur porte, I quoique fennée à tout le monde, pourroit s’ou- ; vrir à un galant riche et libéral, pourvu qu’il voulût bien, de peur de scandale , n’entrer chez elles que la nuit et sans faire aucun éclat. Là-dessus je j vous ai peint comme un cavalier qui méritoit de trouver l’huis ouvert, et j’ai prié la soubrette de vous proposer aux deux dames. Elle m’a promis de le faire, et de me rapporter demain matin la réponse dans un endroit dont nous sommes convenus. Cela est bon, lui répondis-je ; mais je crains cpue la femme de chambre à qui tu viens de parler ne t’en ait fait accroire. Non, non, répliqua-t-il, ce n’est point à moi qu’on en donne à garder : j’ai déjà interrogé les voisins ; et je conclus de tout ce qu’ils m’ont dit que la senora Catalina est telle que vous la pouvez désirer, c’est-à-dire une Danaé chez laquelle il vous sera permis d’aller faire le Jupiter, à la faveur d’uue grêle de pistolesque vous y laisserez tomber
Tout prévenu que j’étois contre ces sortes de bonnes fortunes, je me prêtai à celle-là ; et comme la femme de chambre vint dire le jour suivant à Scipion qu’il ne tiendroit qu’à moi d’être introduit dès ce soir-là même dans la maison de ses maîtresses, je m’y glissai entre onze heures et minuit. ta soubrette me reçut sans lumièra, et me prit par la main pour me conduire dans une salle assez propre, où je trouvai les deux dames galamment habillées, et assises sur des carreaux de satin. Aussitôt qu’elles m’aperçurent, elles se levèrent et me saluèrent d’une mauière toute gràcieuse : je crus voir deux personnes de qualité. La
1 Catalina, ce nom souverainement malhonnf le, semble choisi eiprès. Catalina, en espagnol, est le nom de la maladie sorur de la petite-vérole.
En adoptant ce nouveau nom , Le Sage a (oui sacrifié à l'esprit malin et caustique dont il imprime le cachet è scs dénominations.
tante qu'on appdoit la senora Mencia , quoique belle encore, n’attiroit pas moins mon attention. Il est vrai qu’on ne pouvoit regarder que la nièce , qui me parut une déesse. A l’examiner pourtant à la rigueur, on aurait pu dire que ce n’étoit pas une beauté parfaite ; mais elle avoit des grâces, avec un air piquant et voluptueux qui ne pemiettoit guère aux yeux des hommes de remarquer ses défauts.
Aussi sa vue troubla mes sens. J’oubliai que je ne venois là que pour faire l’office de procureur : je parlai en mon propre et privé nom, et tins tous les discours d’un homme passionné. La petite fille,
| à qui je trouvai trois fois plus d’esprit qu’elle n’en avoit, tant elle me paroissoit aimable, acheva de m’enchanter par scs réponses. Je commençois à ne plus me posséder, lorsque la tante, pour modérer mes transports, prit la parole et me dit : Seigneur de Santillane, je vais m’expliquer franchement avec vous. Sur l’éloge que l’on m’a fait de votre seigneurie, je vous ai permis d’entrer chez moi, sans affecter, par des façons, de vous faire valoir cette faveur : mais ne pensez pas pour cela que vous en soyez plus avancé; j’ai jusqu’ici élevé ma nièce dans la retraite, et vous êtes, pour ainsi dire, le premier cavalier aux regards de qui je l’expose. Si vous la jugez digne d’être votre épouse, je serai ravie qu’elle ait cet honneur; voyez si elle vous convient à ce prix-là, vous ne l’aurez point à meilj leur marché.
Ce coup tiré à bout portant effaroucha l’amour qui m’alloit décocher une flèche. Pour parler sans métaphore , un mariage proposé si crûment me fit rentrer en moi-même ; je redevins tout-àcoup l’agent fidèle du comte de Lcmos; et, chani géant de ton, je répondis à la senora Mencia : Ma- I dame, votre franchise me plaît, et je veux l’imiter.
I Quelque figure que je fasse à la cour, je ne vaux I pas l’incomparable Catalina ; j’ai pour elle en main ! un parti plus brillant : je lui destine le prince d’Esj |>agne. II sufûsoit de refuser ma nièce , reprit la tante froidement ; ce refus , ce me semble , étoit assez désobligeant ; il n’étoit pas nécessaire de l’accompagner d’un trait railleur. Je ne raille point, madame, m’écriai-je, rien n’est plus sérieux ; j’ai ordre de chercher une personne qui mérite d’être honorée des visites secrètes du prince d’Espagne; je la trouve dans votre maison, je vous marque à la craie.
La senora Mencia fut fort étonnée d’entendre ces paroles ; et je m’aperçus qu’elles ne lui déplurent point. Néanmoins, croyant devoir faire la réservée, elle me répliqua de cette manière : Quand je prendrais au pied de la lettre ce que vous me dites, apprenez que je ne suis pas d’un caractère à m'applaudir de l’infàmc honneur de voir ma nièce maîtresse d’un prince. Ma vertu sc révolte coutrc
l'idée Que vous êtes lionne , interrompis-je, lira> avec lu>- Nous rejoignîmes son équipage dans
avec votre vertu ! Vous penses comme une sotte lequel nous étions venus tous deux, et qui nous atbourgeoise. Vous moquez-vous de considérer ces lendoit au bout de la rue. Ensuite, il me conduisit choses-là dans un point de vue moral ? C’est leur à mon hôtel , en me chargeant d’instruire le lenôler tout ce qu'elles ont de beau ; il faut les rc- demain son oncle de celte aventure ébauciiée , et garder d’un œil charmé. Envisagez l'héritier de la de le prier de sa part de lui envoyer un millier de monarchie aux pieds de l’heureuse Calalina ; re- j pistoles pour la mettre à fin. présentez-vous qu’il l’adore et la comble de pré- ! Je ne manquai pas le jour suivant d’aller renaents, et songez enfin qu’il naîtra d’elle peut-être dre au duc de Lerme un compte exact de tout ce un héros qui rendra le uom de sa mère immortel qui s’étoil passé. Je ne lui cachai qu’une chose, avec le sien. Je ne lui parlai point de Scipion ; je me donnai
Quoique la tante ne demandât pas mieux que pour l’auteur de la découverte de Calalina : car d’accepter ce que je proposois, elle feignit de ne on se fait honneur de tout auprès des grands, savoir à quoi se résoudre ; et Calalina, qui aurait Je m’attirai par là des compliments à mi-sucre, déjà voulu tenir le prince d’Espagne , affecta une Monsieur Gil Mas, me dit le ministre d'un air railgrande indifférence ; ce qui fut cause que je me leur, je suis ravi qu’avec tous vos autres talents mis sur nouveaux frais à presser la place, jusqu’à vous ayez encore celui de déterrer les beautés oblice qu’enfin la seôora Mette ia , me voy ant rebuté i géantes ! Quand j’en voudrai quelques-unes, vous et prêt à lever le siège, battit la chamade, et nous trouverez bon que je m'adresse à tous. Monseidressàmes une capitulation qui contcnoil les deux gneur, lui répondis-je sur le même ton , je vous articles suivants. Primo, que si le prince d’Es- remercie de la préférence ; mais vous me permetpagne , sur le rapport qu’on lui ferait des agré- Irez de vous dire que je me ferais un scrupule de monts de Catalina, prenoit feu et se déterminuit à procurer ces sortes de plaisirs à votre excellence, lui faire une visite nocturne, j’aurais soin d'en in- Il y a si long-temps que le seigneur don Itodrigoe former les dames ; comme aussi de la nuit qui est en possession de cet emploi-là , qu’il y aurait serait choisie pour cet effet. Secundo, que le de l’injustice à l’en dépouiller. Le duc sourit de ma priucc ne pourrait s’introduire chez lcsdilcs dames répousc ; puis, changeant de discours , il me dequ’en galant ordinaire, et accompagné seulement manda si son neveu n'atoil pas besoin d'argent de moi et de son Mercure en chef. i pour cette équippée. Pardonnez-moi, lui dis-je, il
Après celle convention , la tante et la nièce me | vous prie de lui envoyer mille pistoles. Eh bien ! firent toutes les amitiés du monde ; elles prirent reprit le ministre, tu n’as qu’à les lui porter ; disavec moi un air de familiarité, à la faveur duquel lui qu’il ne les ménage poiut, et qu’il applaudisse je hasardai quelques accolades qui ne furent pas I à toutes les dépenses que le prince souhaitera de trop mal reçues ; et lorsque nous nous séparâmes, faire.
elles m’embrassèreul d’elics -mêmes en me faisant CHAPITRE XI.
toutes les caresses imaginables. C’est une chose
merveilleuse que la facilité avec laquelle il seforme °* '* M.Ue Kcrèt^t de. poteenu que le prince une liaison entre les courtiers de galanterie et les
femmes qui ont besoin d'eux. On aurait dit , en J’allai porter à l'heure même cinq cents douille voyant sortir de là si favorisé, que j’eusse été blés pistoles au comte de Lcmos. Vous ne pouplus heureux que je ne l’étois. vicz venir plus à propos, me dit ce seigneur. J’ai
Le comte de Lcmos sentit une extrême joie quand parlé au prince ; il a mordu à la grappe ; il brille je lui annonçai que j’avois fait une découverte telle d’impatience de voir Calalina. Dès la nuit proqu’it la pouvoil souhaiter. Je lui parlai de Calalina chainc il veut se déruber secrètement de sou palais dans des termes qui lui donnèrent envie de la voir, pour se rendre chez elle, c’esl une chose résolue ; Je le menai chez elle la nuit suivante , et il m’a- nos mesures sont déjà prises pour cela. Avertisvoua que j’avois fort bien rencontré. Il dit aux lia- scz-cn les dames, et leur donnez l’argent qne vous mes qu’il ne doutoit nullement qne le prince d’Es- m’apportez ; il est bon de leur faire connoltrc que pagne ne fût fort satisfait de la maîtresse qne je re n’est point un amant ordinaire qu’elles ont à lui avois choisie, et qu’elle, de son côté, aurait recevoir; d’ailleurs les bienfaits des princes doisujet d’être contente d’un tel amaul ; que ce jeune vent devancer leurs galanteries. Comme vous l'acprincc étoit généreux, plein de douceur et de lion- compagncrez avec moi , poursuivit-il , ayez soin té ; enfin il les assura que , dans quelques jours, de tous trouver ce soir à son coucher ; il faudra il le leur amènerait de la façon qu’elles le dési- de plus que votre carrosse , car je juge à propos raient , c’est-à-dire sans suite et sans hruil. Ce de nous en servir, nous attende à minuit aux cnseigneur prit là-dessus cougé d’elles, et je me rc- v irons du palais.