CHAPITRE VIII
un autre nom le prince d’Espagne pendant la nuit, et que c’étoit le comte de Lemo > qui conduisoit celte intrigue par l’entremise du seigneur de Santillane , résolut de se venger d’eux et de sa maîtresse. Pour y réussir , il va trouver secrètement le duc d'Czède, et lui découvre tout. Ce duc, ravi d’avoir en main une si belle occasion de perdre son ennemi , ne manque pas d’en profiter. Il informe le roi de ce qu’on vient de lui apprendre , et lui représente vivement les périls auxquels le prince a été exposé. Celte nouvelle excite la colère de sa majesté, qui fait en fermer su r-lc-cliamp Sirena dans la maison des Repenties, exile le comte de Lcnios, et condamne Cil Blas à une prison perpétuelle.
Voilà, poursuivit Scipion, ce que m’a dit mon am'. Vous voyez par là que votre malheur est l’ouvrage du duc d’Czède, ou pour mieux dire de Calderone1.
Je jugeai par ce discours que mes affaires pourvoient se rétablir avec le temps ; que le duc de Lerme , piqué de l’exil de son neveu , mettroit tout en œuvre pour faire revenir ce seigneur à la cour ; et je me flattai que son excellence ne m’ouhlieroit poiut. La belle chose que l’espérance î Elle inc consola tout-à-coup de la perte de mes effets volés, et me rendit aussi gai que si j’eusse eu sujet de Pêtre. Loin de regarder ma prison comme une demeure malheureuse où je fmirois peut-être mes jours, elle me parut plutôt un moyen dont la fortune vouloit se servir pour m’élever à quelque grand poste; car voici de quelle manière je raisonnois en moi-mèine. Le premier ministre a pour partisans don Fernand de Borgia, le père Jérôme de Florence , et surtout le frère Louis d’Aliaga , qui lui est redevable de la place qu’il occupe auprès du roi. Avec le secours de ces amis puissants, son excellence coulera tous ses ennemis à fond , ou bien l’état pourra bientôt changer de face. 8a majesté est fort valétudinaire. Dès qu’elle ne sera plus, le prince son fils commencera par rappeler le comte de I.emos,qui me tirera aussitôt d’ici pour me présenter au nouveau monarque, qui m'accablera de bienfaits pour compenser les pei • nés que j’aurai souffertes. Ainsi , déjà plein des plaisirs de- l’avenir , je ne seutois presque plus les maux présents. Je crois bien que les deux sacs de doublons que mon secrétaire disoit avoir mis en dépôt chez l’orfèvrecontribuèrent amant que l’espérance au changement subit qui se fit en moi.
J’étois trop content du zèle et de l’intégrité de Scipion pour ne le lui pas témoigner. Je lui offris
4 Calderone a réussi A faire emprisonner r-il Blas; mais II ne pourra pas $c soutenir lui-mémr. Nous verrons ci -après la fin üc son histoire qui n est pas un roman, livre xt, chapitre iv.
la moitié de l’argent qu’il avoit préservé du pillage; ce qu’il refusa. J’attends de vous, me dit-il, une autre marque de rcconnaissonce. Aussi étonné de son discours que de ses refus , je lui demandai ce que je pouvois faire pour lui. Ne nous séparons point, me répondit-il. Souffrez que j’attache ma fortune 5 la vôtre. Je me sens pour vous une amitié que je n’ai jamais eue pour aucun maître. Et moi, lui dis-je , mon enfant , je puis t’assurer que tu n’aiines pas un ingrat. Du premier moment que tu vins l’offrir à mon service, tu me plus. Il faut que nous soyons nés l’un et l'antre sous la Balance ou sous les Jumeaux, qui sont, à ce qu’on dit, les deux constellations qui unissent les hommes. J’accepte volontiers la société que tu me proposes; et pour la commencer , jç vais prier le seigneur châtelain de t’enfermer avec moi dans cette lotir. Cela me fera plaisir, s’écria-t-il. Vous inc prévenez, j’allois vous conjurer de lui demander celle grâce. Votre compagnie m’est plus chère que la liberté. Je sortirai seulement quelquefois pour aller prendre à Madrid l’air du bureau , et voir s’il ne sera point arrivé à la cour quelque changement qui puisse vous être favorable. De sorte que vous aurez en moi tout ensemble un confident, un courrier et un espion.
Ces avantages étoient trop considérables pour m’en priver. Je retins donc auprès de moi un homme si utile, avec la permission de l’obligeant châtelain , qui ne voulut pas me refuser une si douce consolation.