GIL RI. AS
tilles clans un mois. Je suis très-fnortifié qu’on j vous interdise la cour. Et moi j’en suis ravi , lui j répondis-je. Dieu sait ce que j’en pense. Je n’at- , tcudoisdu roi qu’une grâce, il m’en fait deux.
Étant donc assuré que je n’étois plus prison- j nier , je fis louer deux moles, sur lesquelles nous montâmes le lendemain, mon confident et moi . après que j’eus dit adieu 5 Cogollos, et remercié mille fois Tordcsillas de tous les témoignages d’amitié que j’avois reçus de lui '. Nous primes gaiement la roule de Madrid , pour aller retirer des mains du soigneur Gabriel nos deux sacs , où il y l avoit dans chacun cinq cents doublons. Chemin I faisant, mon associé me dit : Si nous ne sommes 1 pas assez riches pour acheter une terre magnifi- | que , nous pourrons en avoir du moins une rai- | sonnable. Quand nous n*aurions qu’une cabane , lui répondis-je , j'y serais satisfait de mon sort. ■ Quoique je sois à peine au milieu de ma carrière, j je n>e sens revenu du monde , et je ne prétends i plus vivre que pour moi. Outre cela, je te dirai que je me suis formé des agréments de la vie î champêtre une idée qui m’enchante , et qui m’en j fait jouir par avance. Il me semble déjà que je j vois l’émail des prairies, que j’entends chanter j les rossignols et mtirmurer les ruisseaux : tantôt je j crois prendre le divertissement de la chasse , et tantôt celui de ta pèche. Imagine-toi , mon ami , I tous les différents plaisirs qui nous attendent dans la solitude , et tu en seras charmé comme moi. A l’égard de notre nourriture , la plus simple sera la meilleure. Un morceau de pain pourra nous contenter ; quand nous serons pressés de la faim, nous le mangerons avec un appétit qui nous le fera trouver excellent. La volupté n'est point dans la bonté des aliments exquis, elle est toute en nous ; et cela est si vrai , que mes repas les plus délicieux ne sont pas ceux où je vois régner la délicatesse et l’abondance. La frugalité est une source ; de délices merveilleuses pour la santé.
Avec votre permission, seigneur Gil Blas, interrompit mon secrétaire, je ne suis pas tout à fait de votre sentiment sur la prétendue frugalité ; dont vous voulez me faire fête. Pourquoi nous nourrir comme des Diogènes? Quand nous ne ferons pas si mauvaise chère , nous ne nous en porterons pas plus mal. Croyez -moi , puisque nous avons, Dieu merci, de quoi rendre noire ' retraite agréable, n’en faisons pas le séjour de la faim et de b pauvreté. Sitôt que nous aurons une terre . il faudra b munir de bons vins , et de toutes les autres provisions convenables à des gens d’esprit qui ne quittent pas le commerce des
• Le bon Tordcsillas reparotlra dans celle histoire , et Gil Rlas lui rendra service, ci-fpréf. livre xi, cLaplire xju.
hommes pour renoncer aux commodités de U vie, mais plutôt pour en jouir avec plus de tranquillité. « Ce qu’on a dans sa maison , dit Hésiode , ne ••nuit pas, au lieu que ce qu’on n’y a point peut «nuire. Il vaut mieux, ajoute-t-il, posséder chez « soi les choses nécessaires, que de souhaiter de les •• avoir. »
Comment diable , monsieur Scipion , interrompis-je à mon tour, vous connoissez les poètes grecs! Eh! où avez -vous fait connoissance avec Hésiode? Chez un savant, me répondit-il. J’ai servi quelque temps à Salamanque un pédant qui étoit un grand commentateur. Il vous faisoit en moins de rien un gros volume. Il le composoit de lissages hébreux , grecs et btins , qu’il tiroit des livres de sa bibliothèque et traduisoit en castilbn. Comme j’étois son copiste , j’ai retenu je ne sais combien de sentences aussi remarquables que celles que je viens de citer. Cela étant , lui répliquai-je, vous avez b mémoire bien ornée. Mais , pour revenir à notre projet , dans quel royaume d’Espagne jugez-vous à propos que nous allions établir notre résidence philosophique ? J’opine pour l’Aragon, repartit mon confident. Nous y trouveions des endroits charmants, où nous pourrons mener une vie délicieuse. Eh bien ! lui dis-je, soit ; arrêtons nous à l’ Aragon : j’y consens. Puissions-nous y déterrer un séjour qui me fournisse tous les plaisirs dont se repaît mou imagination !