CHAPITRE I
irritée contre vous, et pourra vous reprendre à son reils remords? Oli que non î ils vont toujours leur service. Monsieur Scipion , lui répondis-je , vous train , rejetant sur la nature les accidents funestes, oubliez apparemment que je n’ai obtenu la liberté et sc faisant honneur des événements heureux, qu’à condition que je sortirois incessamment des II est vrai , repris-je , que le docteur Sangrado, deux Castilles. D’ailleurs me croyez-vous déjà dé- de qui je suivois fidèlement la méthode , étoit de goûté de mon château de Lirias? Je vous l’ai déjà ce caractère-là. Il avoit beau voir périr tous les dit et jo vous le répète, quand le duc de Lcrmc jours vingt personnes entre scs mains, il étoit si me rendroit scs bonnes grâces, quand il m’offriroit persuadé de l’excellence de la saignée et de la frôla place même de don Rodrigue de Calderone, je quentc boisson , qu’il appcloit ses deux spécifiques la refuserois. Mon parti est pris ; je veux aller à pour toutes sortes de maladies, qu’au lieu de s’en Oviédo chercher mes parents , et me retirer avec prendre à ses remèdes, il croyoit que les malades eux auprès de la ville de Valence. Pour toi , mon ne mouroient que faute d’avoir assez bu et d’avoir ami, si tu te repens d’avoir lié ton sort au mien, été assez saignés. Vive Dieu! s’écria Scipion en tu n'as qu’à me le dire ; je suis prêt à te donner la faisant un éclat de rire, vous me parlez là d’un moitié de mes espèces, avec quoi tu demeureras à i personnage incomparable. Si lu es curieux de le Madrid, où tu pousseras la fortune le plus loin ! voir et de l’entendre , lui dis-je, tu pourras dès qu’il te sera possible. demain satisfaire ta curiosité, pourvu que San-
Conunent donc, reprit mon secrétaire, un peu grado vive encore, et qu’il soit à Valladolid : ce touché de ces paroles, pouvez-vous me soupçonner que j’ai de la peine à croire ; car il étoit déjà vieux d’avoir quelque répugnance à vous suivre dans quand je le quittai, et il s’est écoulé bien des anvotre retraite? Ce soupçon blesse mon zèle et mon nées depuis ce temps-là. attachement. Quoi ! Scipion , ce fidèle serviteur Notre premier soin , en arrivant dans rbûicllcqui, pour partager vos peines, auroit volontiers rie où nous allâmes descendre, fut de nous inforpassé le reste de scs jours avec vous dans la tour mer de ce docteur. Nous apprîmes qu’il n’étoit de Ségovie , ne vous accompagneroit qu’à regret pas encore mort, mais que, ne pouvant plus à son dans un séjour qui lui promet mille délices ! Non, âge faire de visites ni sc donner de grands moumonsieur, non, je n’ai pas envie de vous détour- veraents, il avoit abandonné le pavé à trois ou ncr de votre résolution. Il faut que je vous avoue quatre autres docteurs qui s’éloient mis en réma malice : lorsque je vous ai conseillé de vous puiation par une nouvelle pratique qui ne valoit montrer au duc de Lerme , c’est que j’ai été bien > guère mieux que la sienne. Nous résolûmes donc aise de vous sonder, pour savoir s’il ne restoit de nous arrêter à Valladolid le jour suivant, tant point encore en vous quelques semences d’arnbi- J pour laisser reposer nos mules, que pour voir le tion. Eh bien! puisque vous êtes si détaché des seigneur Sangrado. Nous nous rendîmes chez lui grandeurs, abandonnons donc promptement la cour sur les dix heures du matin : nous le trouvâmes pour aller jouir de ces plaisirs innocents etdélicieux assis dans un fauteuil, un livre à la main. Il sc dont nous nous formons une si charmante idée, leva sitôt qu’il nous aperçut, vint au-devant de Nous partîmes en effet bientôt après tous deux , nous d’un pas assez ferme pour un septuagénaire , dans une chaise tirée par deux bonnes mules, con- et nous demanda ce que nous lui voulions. Monduites par un garçon dont je jugeai à propos d’aug- sieur le docteur, lui dis-je , regardez-moi , je vous menter ma suite. Nous couchâmes le premier jour j prie, attentivement ; est-ce que vous ne n»e rcà Alcala de Ilenarès, et le second à Ségovie , d’où , mettez point? J’ai pourtant l’honneur d’être un de sans m’arrêter à voir le généreux châtelain Torde- ' vos élèves. Ne vous souvient-il plus d’uu certain sillas, je gagnai Peiiaficl sur le Duero, et lelen- Cil Blas qui étoit autrefois votre commensal et demain Valladolid. A la vue de cette dernière ville, votre substitut? Quoi ! c’est vous, Santillanc ? me je ne pus m’empêcher de pousser un profond sou- répondit-il en m’embrassant d’un air affectueux; pir. Mon compagnon, qui l’entendit, m’en de- je ne vous aurois pas reconnu. Je suis bien aise manda la cause. Mon enfant, lui dis-je, c’est que do vous revoir. Qu’avez-vous fait depuis notre séj’ai long-temps exercé ici la médecine. Je n’y puis paraiion? Vous avez sans doute toujours pratiqué penser tranquillement. Ma conscience m’en fait la médecine? C’est à quoi , repris-je, j’avois assez dans ce moment de secrets reproches. Que dis-je ? de penchant ; mais de fortes raisons m’en ont il me semble que tous les malades que j’ai tués empêché.
sortent de leurs tombeaux pour venir nie meure Tant pis , reprit Sangrado ; avec les principes en pièces! Quelle imagination! dit mon secrétaire. ■ que vous aviez reçus de moi, vous seriez devenu En vérité, seigneur de Santillanc, vous êtes trop un habile médecin, pourvu que le ciel vous eût bon. Pourquoi vous repentir d’avoir fait votre nié- ! fait la grâce de vous préserver de l’amour dangetier? Voyez les plus vieux médecins, ont- ils de pa- « reux de la chimie. Ab ! mon fils, poursuivit-il
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d’un tcn douloureux cl déclamaient-, quel changement dans la médecine depuis quelques années 1 Vous m’en voyez surpris et indigné avec raison. On ôte à cet art l’honneur et la dignité. Cet art , qui dans tous les temps a respecté la vie des hommes , est présentement en proie à la témérité , à la présomption et à V impéritie; car les faits parlent , et bientôt les pierres crieront contre le brigandage des uouveaux praticiens ; lapides clamabunt. On voit dans cette ville des médecins , ou soi-disant tels , qui se sont attelés au char de triomphe de l’antimoine : currus triumphalis antimonii. Des échappés de l’école de Paracelse, des adorateurs du kermès , des guérisseurs de hasard , qui font consister toute la science de la médecine à savoir préparer des drogues chimiques. Que vous dirai-je ? tout est méconnoissablc dans leur méthode. La saignée du pied , par exemple , jadis si rare , est aujourd’hui presque la seule qui soit en usage. Les purgatifs, autrefois doux et bénins, sont changés en émétique et en kermès. Ce n’est plus qu’un chaos où chacun se permet ce qu’il veut , et franchit les bornes de l’ordre et de la sagesse que nos premiers maîtres ont posées.
Quelque envie que j’eusse de rire en entendant une si comique déclamation , j’eus la force d’y résister; je fis plus, je déclamai contre le kermès sans savoir ce que c’étoil, et donnai au diable à tout hasard ceux qui l’ont inventé. Scipion , remarquant que je m’égayois dans cette scène, y voulut mettre aussi du sien. Monsieur le docteur, dit-il à Sangrado, comme je suis petit-neveu d’un médecin de la vieille école, qu’il me soit permis de me révolter avec vous contre les remèdes de b chimie. Feu mon grand-oncle, à qui Dieu fasse miséricorde, éloit si chaud partisan d’Hippocrate, qu il s’est souvent battu contre les empiriques qui ne partaient pas avec assez de respect de ce roi de b médecine. Bon sang ne peut mentir : je servirais volontiers de bourreau à ces novateurs ignorants dont vous vous plaignez avec tant de jusüce et d'éloquence. Quel désordre ces misérables ne causent-ils pas dans la société civile !
Ce désordre , dit le docteur, va plus loin que vous ne pensez. Il ne m’a servi de rien de publier un livre contre le brigandage de b médecine ' ; au contraire, il augmente de jour en jour. Les chirurgiens, dont b rage est de vouloir faire les médecins, se croient capables de l’étre , dès qu’il ne faut que donner du kermès et de l’émétique, à quoi ils joignent des saignées du pied à leur fantaisie. Ils vont même jusqu’à mêler le kermès dans les apozèmes et les potions cordiales , et les
1 f'rigamlatjr de ln médecine éloit précisément 1 en 1733 * ou'r-150 du médecin Hecquet, publié à Pari
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j voilà de pair avec les grands faiseurs en médecine;
! Cette contagion se répand jusque dans les cloîtres. Il y a parmi les moines des frères qui sont tout ensemlde apothicaires et chirurgiens. Ces singes | de médecins s’appliquent à 1a chimie, et font des drogues pernicieuses avec lesquelles ils abrègent b vie de leurs révérends pères. Enfin il y a dans Valbdolid plus de soixante monastères, faut d'hommes que de filles : jugez du ravage qu’y fait le kermès, avec l’éinétique et b saignée du pied ! Seigneur Sangrado , lui dis-je alors , vous avez bien raison d’être en colère contre cos empoisonneurs ; je gémis avec vous , et partage vos alarmes sur b vie des hommes , manifestement menacée par une méthode si différente de b vôtre. Je crains* fort que 1a chimie n’occasionne un jour 1a perte de la médecine , comme la fausse monnoic cause 1a ruine des états. Fasse le ciel que ce jour fatal ne soit pas près d’arriver !
Dans cet endroit de notre conversation , nous vîmes paraître une vieille servante qui apportait au docteur une soucoupe sur laquelle il y avoit un petit pain mollet , un verre avec deux carafes , dont l’une était pleine d’eau et l’autre de vin! Après qu’il eut mangé un morceau , il but un coup, où il y avoit à 1a vérité les trois quarts d'eau ; mais cela ne le sauva jioint des reproches qu’il me donnoit sujet de lui faire. Ah ! ah ! lui dis-je , monsieur le docteur, je vous prends sur le fait! j } ous buvez du vin , vous qui vous êtes toujours déclaré contre cette boisson , vous qui pendant les trois quarts de rotre vie n’avez bu que de l’eau, et qui êtes cause que depuis dix ans je n’ai pas i»i une goutte de vin ! Depuis quand êtes-vous devenu si contraire à vous-même ! Vous ne sauriez vous excuser sur votre âge, puisque, dans un endroit de vos écrits , vous définissez la vieillesse comme une phthisie naturelle qui nous desséche et nous consume ; que , sur cette définition . vous déplorez l’ignorance des personnes qui appellent I le vin le lait des vieillards. Que direz-vous donc pour vous justifier ?
Vous me faites la guerre bien injustement, me ; répondit le vieux médecin. Si je buvois du vin i P*tr. vous auriez raison de ine regarder comme un infidèle observateur de ma propre méthode ; mais vous voyez que mon vin esl bien trenipéj Autre runlradiclion , lui répliquai-je , mon citer ntaitre : souvenez-vous que vous trouviez mauvais ' que le chanoine Sédillo bût dit vin . quoiqu’il y ' mêlât Itoaucoup d’eau. Avouez de bonne grâce que vous avez reconnu votre erreur, et que le vin n’est pas une funeste liqueur comme vous l’avez
1 Nouvelle allusion précise au métier in Hécqtiél . qui j aroit public un Traité étendu sur les vertus de t enu
commune.