CHAPITRE II
famille. Scipion se retira de peur de nous contraindre ; et j’eus effectivement avec ma mère un entretien qui dura toute la nuit. Nous nous rendîmes mutuellement un compte fidèle de ce qui nous étoit arrivé à l’un et à l’autre depuis ma sortie d’Oviédo. Elle me fit un ample détail des chagrins qu’elle avoit essuyés dans des maisons où j elle avoit été duègne, et me dit là-dessus une in- i finilé de choses que je n’aurois pas été bien aise j que mon secrétaire eût entendues , quoique je n’eusse rien de caché pour lui. Avec tout le respect que je dois à la mémoire de ma mère , la ' dame étoit un peu prolixe dans scs récits; elle j m’auroit fait grâce des trois quarts de son histoire, j si elle en eût supprimé les circonstances inutiles, i
Elle finit enfin sa narration, et je commençai la ' mienne. Je passai légèrement sur toutes mes aven- i tores ; mais lorsque je parlai de la visite que le j fils de Bertrand Muscada, épicier d’Oviédo, m’é- j toit venu faire à Madrid, je m’étendis fort sur cet j article. Je vous l’avouerai, dis-je à ma mère, je reçus très-mal ce garçon, qui, pour s’en venger, vous aura fait sans doute un affreux portrait de moi. Il n’y a pas manqué, répondit-elle. Il vous trouva, nous dit-il, si fier de la faveur du premier ministre de la monarchie, qu’à peine daignâtesvous le rcconnoître ; et, quand il vous détailla nos misères , vous l’écoutâtes d’un air glacé. Comme | les |>ères et les mères, ajouta -t -elle, cherchent \ toujours à excuser leurs enfants , nous ne pûmes croire que vous eussiez un si mauvais cœur. Votre arrivée à Oviédo justifie la bonne opinion que nous avions de vous, et la douleur dont je vous vois saisi achève de faire votre apologie.
Vous jugez de moi trop favorablement, lui répliquai-je ; il y a du vrai dans le rapport du jeune Muscada. Lorsqu’il vint me voir, je n’étois occupé . que de ma fortune ; et l’ambition qui me domiuoit ne me pennettoit guère de penser à mes parents, j Il ne faut donc pas s’étonner si dans cette disposition je fis un accueil peu gracieux à un homme qui, m’abordant d’un air grossier, me dit brutalement qu'ayant appris que j’étois plus riche qu’un juif, il venoit me conseiller de vous envoyer de l’argent, attendu que vous en aviez grand besoin ; il me reprocha même dans des termes peu mesurés mon indifférence pour ma famille. Je fus choqué de sa franchise, et, perdant patience, je le poussai par les épaules hors de mon cabinet. Je conviens que j’eus tort dans ccttc rencontre ; j’aurois dû faire réflexion que ce n’étoit pas votre faute si l’épicier manquoitde politesse, et que son conseil ne iaissoit pas d’étre bon à suivre, quoiqu’il eût été donné malhonnêtement.
C’est ce que je me représentai un moment après que j’eus chassé Muscada. Malgré la colère qui oie
dominoit, la voix du sang se fil entendre; je me rappelai tous mes devoirs envers mes parents; et, rougissant de honte de les remplir si mal, je sentis des remords dont je ne puis néanmoins me faire honneur auprès de vous, puisqu’ils fureut bientôt étouffés par l’avarice et par l’ambition. Mais dans la suite , ayant été enfermé par ordre du roi dans la tour de Ségovie, j’y tombai dangereusement malade ; et c’est cette heureuse maladie qui vous a rendu votre fils. Oui , c’est ma maladie et ma prison qui ont fait reprendre à la nature tous ses droits, etqui m’ont entièrement détaché de la cour. Je suis revenu de cette vie tumultueuse, je ne respire plus que la solitude, et je ne suis venu aux Asturies que pour vous prier de vouloir bien partager avec moi les douceurs d’une vie retirée. Si vous ne rejetez pas ma prière, je vous conduirai à une terre que j’ai dans le royaume de Valence, et nous vivrons là très- commodément. Vous jugez bien que je me proposois d’y mener aussi mon père; mais puisque le ciel en a ordonné autrement, que j’aie du moins la satisfaction déposséder chez moi ma mère, et de pouvoir réparer par toutes les attentions imaginables le temps que j’ai passé sans lui être utile.
Je vous sais très-bon gré de vos louables intentions, me dit alors ma mère, et je m’en irois avec vous sans balancer, si je n’y trouvois des difficultés. Je n’abandonuerai pas votre oncle mon frère dans l’état où il est , et je suis trop accoutumée à ce pays-ci pour m’en éloigner ; cependant, comme la chose mérite d’être mûrement examinée, je veux y rêver à loisir. Ne nous occupons présentement que du soin des funérailles de votre père. Chargeons-en , lui dis-je , ce jeune homme que vous avez vu avec moi ; c’est mon secrétaire ; il a de l’esprit et du zèle ; nous pouvons nous en reposer sur lai.
A peiue eus-je prononcé ces paroles, que Scipion revint ; il étoit déjà jour. Il nous demanda si nous n’avions pas besoin de son ministère dans l’embarras où nous étions. Je répondis qu’il arrivoit fort à propos pour recevoir un ordre important que j’avois à lui donner. Dès qu'il sut de quoi il s’agissoit : Gela suffit, me dit-il, j’ai déjà toute celte cérémonie arrangée dans ma tête ; vous pouvez vous en fier à moi. Prenez garde, lui dit ma mère, de faire un enterrement qui ait un air pompeux ; il ne sauroit être trop modeste pour mon époux, que toute la ville a connu pour un écuyer des plus malaisés. Madame, repartit Scipion, quand il auroit été encore plus pauvre, je n'en rabat- (rois pas deux niaravédis. Je ne regarde là-dedans que mon maître : il a été favori du duc de Lerme, son père doit être enterré noblement.
J’approuvai le dessein de mon secrétaire ; je lui
Digitiz
recommandai même de ne point épargner l'argent, t’n reste de vanité que je ronsmois encore se réveilla dans cette occasion. Je me flattai qu'en faisant de la dépense pour un père qui ne me laissoit aucun héritage, je ferois admirer mes manières généreuses. I)e son côté, ma mère, quelque contenance de modestie qu'elle affectât, n’étoit point fâchée que son mari fût inhumé avec éclat. Nous donnâmes donc carte blanche à Scipiou, qui, sans perdre de temps , alla prendre toutes les mesures nécessaires pour rendre les funérailles superbes.
Il n'v réussit que trop bien. U fit des obsèques
le plus grand jusqu’au plus petit, furent choqués de mon ostentation, et firent là-dessus des gloses peu honorables pour moi. Ce ministre fait à la hâte, disoit l’un, a de l’argent pour enterrer son père, mais il n’en avoit point pour le nourrir II auroit mieux valu, disoit l'autre, qu’il eût fait plaisir à son père vivant , que de lui faire tant d'honneurs après sa mort. Enfin les coups de langue ne me furent point épargnés ; chacun lança son traiL Ils n#en demeurèrent pas là : ils nous insultèrent Scipion , Bertrand et moi , quand nous sortîmes de l’église; ils nous chargèrent d'injures, nous accablèrent de huées, et conduisirent Bertrand à l'hôtellerie à coups de pierres. Pour dissiper la canaille qui s’étoit attroupée devant la maison de mon oncle, il fallut que ma mère se montrât, et protestât publiquement qu'elle étoit fort contente de moi. II y en eut d’autres qui coururent au cabaret où étoit ma chaise, dans le dessein de la briser; ce qu’ils auroient fait indubitablement, si l’hôte et l’hôtesse n’eussent trouvé moyen d’apaiser ces esprits furieux, et de les détourner de leur résolution.
Tous ces affronts qu’on me faisoit, et qui étoient autant d’effets des discours que le jeune épicier avoit tenus de moi dans la ville, m’inspirèrent tant d’aversion pour mes compatriotes, que je me déterminai à quitter bientôt Oviédo, où sans cela j’aurois fait peut-être un assez long séjour. Je le déclarai tout net à ma mère, qui, se sentant ellemême très -mortifiée de l’accueil dont le peuple m’avoit régalé , ne s’opposa point à un si prompt départ. Il ne fut plus question que de savoir de quelle sorte j’en userois avec elle. Ma mère, lui dis-je, puisque mon oncle a besoin de votre assistance, je ne vous presserai plus de m’accompagner; mais comme il ne jraroît pas éloigné de sa fin, promettez-moi de venir me rejoindre à ma terre aussitôt qu’il ne sera plus. J’attends de vous cette marque d’affection.
Je ne vous ferai point cette promesse, répondit ma mère, car je ne la tiendrois pas ; je veux pas-
ser le reste de mes jours dans les Asturies, et dans une parfaite indépendance. Ne serez-vous pas toujours, lui répliquai-je, maîtresse absolue dans mon château? Je n’en sais rien, repartit-elle ; vous n’avez qu’à devenir amoureux de quelque petite fille, vous l’épouserez ; elle sera ma bru, je serai sa bcllcmère ; nous ne pourrons vivre ensemble. Vous prévoyez, lui dis-je, les malheurs de trop loin. Je n’ai aucune envie de me marier; mais quand la fantaisie m’en prendrait, je vous réponds que j’obligerois bien ma femme à se soumettre aveuglément à vos volontés. C’est me répondre témérairement, reprit ma mère ; et je demanderais caution de la caution. Je craindrais que votre complaisance pour votre épouse ne l’emportât sur la force du sang , et je ne voudrais pas jurer que dans nos brouilleries vous uc prissiez plutôt le parti de votre femme que le mien, quelque tort qu’elle pût avoir.
Vous parlez à merveille, madame, s’écria mon secrétaire en se mêlant à la conversation ; je crois, comme vous, que les brus dociles sont bien rares. Cc|>endant, pour vous accorder vous et mon maître, puisque vous voulez absolument demeurer, vous dans les Asturies, et lui dans le royaume de Valence, il faut qu’il vous fasse une pension de cent pistoles que je vous apporterai ici tous les ans. Par ce moyen, la mère et le fils vivront fort satisfaits à deux cents lienes l’un de l’autre. Les deux parties intéressées approuvèrent la convention proposée ; après quoi je payai la première année d’avance; et je sortis d’Oviédo le lendemain avant le jour, de peur d’étre traité par la populace comme un saint Étienne. Telle fut la réception que l’on me fit dans ma patrie. Belle leçon pour les hommes du commun, lesquels, après s’être enrichis hors de leur pays, y veulent retourner pour y faire les gens d’importance ! Plus ils y feront briller de richesses, plus Us seront haïs de leurs compatriotes.