‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 268 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans cct endroit de noire conversation , les acteurs parurent. Mous cessâmes aussitôt de parler, pour les écouter avec attention. Les applaudissements commencèrent dès la protase ; à chaque vers c’éloit un brouhaha, et à la fin de chaque acte un battement de mains à faire croire que la salle s’abîmoit. Après la pièce, on me montra l’auteur, qui alloit de loge en loge présenter modestement sa tête aux lauriers dont les seigneurs et les dames se préparoient à la couronner.

Nous retournâmes au palais du gouverneur , où bientôt arrivèrent trois ou quatre chevaliers. Il y vint aussi deux vieux auteurs estimés dans leur genre, avec un gentilhomme de .Madrid qui avoit de l’esprit et du goût. Ils avoient tous été à la comédie. Il ne fut question pendant le souper que de la pièce nouvelle. Messieurs, dit un chevalier de Saint-Jacques , que pensez-vous de cette tragédie? N’en êtes-vous pas aiïeelés comme moi? n’est-ce pas U ce qui s’appelle un ouvrage achevé? Pensées sublimes, tendres sentiments , versification virile, rieu n’y manque. En un mot, c’est un poème sur le ton de la bonne compagnie. Je ne crois pas que |>ersonne en puisse penser autrement, dit un chevalier d’Alcantara. Cette pièce est pleine de tirades qu’Apollun semble avoir dictées , et de situations filées avec un art infini. Je m’en rapporte à monsieur, dit-il en adressant la parole au gentilhomme castillan ; il me paraît connoisseur ; je parie qu’il est de mon sentiment. Ne pariez point , monsieur le chevalier, lui répondit le gentilhomme avec un souris malin. Je ne suis point de ce pays-ci : nous ne décidons point à Madrid si promptement. Bien loin de juger d’une pièce que nous entendons pour la première fois, nous nous défions de ses beautés tant qu’elle uVst que dans la bouche des acteurs ; quelque bien affectés que nous en soyous, nous suspendons notre jugement jusqu’à ce que nous l’ayons lue; et véritablement elle ne nous fait pas toujours, sur le papier, le mémo plaisir qu’elle nous a fait sur la scène.

Nous examinons donc scrupuleusement , poursuivit-il, un poème avant que de l’estimer; la réputation de son autour, quelque grande qu’elle puisse être, ne peut nous éblouir. Quand Lope de Vega même cl Calderon donnoient des nouveautés, ils trouYoicnt des juges sévères dans leurs admirateurs, qui ne les ont élevés au comble de la gloire qu’après avoir jugé qu’ils en étoient dignes.

Oh parbleu ! interrompit le chevalier de .Saint- Jacques, nous ne sommes pas si timides que messieurs les Castillans. Nous n’attendons point, |Mmr décider, qu’une pièce soit imprimée. Dès la première représentation nous en connoissons tout le prix. 11 n’est pas même besoin que nous l’écou-

tions fert attentivement. Il suffit que nous sachions que c’est une production de don Gabriel , pour être persuadés qu’elle est sans défaut. Les ouvra- ! ges de ce poète doivent servir d’époque à la naissance du bon goût. Les Lope et les Calderon n’é- | loient que des apprentis en comparaison de ce grand maître du théâtre. Le gentilhomme, qui regardoit Lope et Calderon comme les Sophocles et les Euripides des Espagnols, fut choqué de ce j discours téméraire. Il s'échauffa. Quel sacrilège dramatique! s’écria-t-il d’un ton animé. Puisque vous m’obligez, messieurs, à juger sur une première représentation, je vous dirai que je ne suis pas content de la tragédie nouvelle de votre don Gabriel. Loin de la regarder comme un chef-d’teuvre, je la trouve fort défectueuse. C’est un poème farci de traits plus brillants que solides. Les trois quarts des vers sont mauvais ou mal rimés, les caractères mal formés ou mal soutenus, et les pensées souvent très-obscures.

Les deux auteurs qui étoient à table, et qui, par une retenue aussi louable que rare, n’avoient rien dit de peur d’être soupçonnés de jalousie, ne purent s’empêcher d’applaudir des yeux au sentiment du gentilhomme; ce qui me fit juger que leur silence éloit moins un effet de la perfection de l’ouvrage que de leur politique. Pour les chevaliers, ils recommencèrent à louer don Gabriel ; ils le placèrent même parmi les dieux. Cette apothéose extravagante et cette aveugle idolâtrie firent perdre patience au Castillan, qui, levant les mains au ciel, s’écria tout-à-coup comme par enthousiasme : () divin Lope de Vega, rare et sublime génie. qui avez laissé un espace immense ! entre vous et tous les Gabriel» qui voudront vous atteindre! et vous , moelleux Calderon, dont la douceur élégante et purgée d’épique est iuiittilablc, ne craignez point tous deux que vos autels soient abattus par ce nouveau nourrisson des muses! Usera bien heureux si la postérité, dont nous ferez les délices comme vous faites les nôtres, en—

| tend parler de lui.

Cette plaisante apostrophe, à laquelle personne ne s’étoit attendu, fit rire toute la compagnie, qui i se leva de table cil belle humeur et s’en alla. On l me conduisit, par ordre de don Alphonse, à l'appartement qui m’avoitété préparé. J’y trouvai un bon lit, où ma seigneurie s’étant couchée, s’endormit en déplorant , aussi bien (pie le gentilhomme ' castillan , l'injustice que les ignorants faisoienl à 1 Lope et à Calderon,

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