CHAPITRE IX
César et de don Alphonse , je vous préférerois à tous les autres amoureux qui se présenteroient ; j’ai toujours eu de l'inclination pour vous ; et tout ce qui me fâche, c'est qu’Antonia n'ait pas une grosse dot à vous apporter. Je ne lui en demande aucune , lui dis-je , sa personne est le seul bien où j'aspire. Votre serviteur trè^-hurable , s’écriat-il , ce n'est point là mon compte ; je ne suis point un gueux pour marier ainsi ma fille. Basile de Boenotrigo ' est eu état , Dieu merci , de la doter ; et je veux qu’elle vous donne à souper, si vous lui donnez à dîner. En un mot , le revenu de ce château n'est que de cinq cents dneats , je le ferai monter à mille en faveur de ce mariage.
J’en passerai par tout ce qu’il vous plaira, mon cher Basile , lui répliquai-je ; nous n’aurons point ensemble de dispute d'intérét. Nous sommes tous deux d’accord ; il ne s’agit plus que d'avoir le consentement de votre fille. Vous avez le mieu , me dit-il, est-ce que cela ne suffit point? Pas tout-à-fait, lui répondis-je; si le vôtre m'est nécessaire, le sien l'est aussi. Le sien dépend du mien, reprit- il; je voudrois bien qu'elle osât souffler devant moi ! Antonia , lui repartis- je , soumise à l’autorité paternelle, est prête sans doute à vous obéir aveuglément , mais je ne sais si dans cette occasion elle le fera sans répugnance; el, pour peu qu’elle en eût , je ne me consolerois jamais d’avoir fait son malheur; enfin, ce n'est pas assez que j’obtienne de vous sa main, il faut qu'elle souscrive au don que vous m’en faites. Oh dame! dit Basile, je n’entends pas toutes ces philosophies : parlez vous-méme à Antonia , et vous verrez , ou je me trompe fort , qu'elle ne demande pas mieux que d'être votre femme. En achevant ces paroles, il appela sa fille, et me laissa un moment avec elle.
Pour profiter d’un temps si précieux , j’entrai d’abord en matière : Belle Antonia, lui dis-je, décidez de mon sort. Quoique j’aie l’aveu de votre père, ne vous imaginez pas que je veuille m'en prévaloir pour faire violence à vos sentiments. Quelque charmante que soit votre possession , j'y renonce si vous me dites que je ne la devrai qu’à votre seule obéissance. C'est ce que je n’ai garde de vous dire , me répondit Antonia en rougissant un peu ; votre recherche m'est trop agréable pour qu’elle me puisse faire de la peine , et j’applaudis au choix de mon père , au lieu d’en murmurer. Je ne sais , continua-t-elle , si je fais bien ou mal de vous parler ainsi; mais si vous me déplaisiez, je serois assez franche pour vous l’avouer; pourquoi ne pourrois-je pas vous dire le contraire nnsi librement?
* De Bu uo Irigo, de bon froment.
A ces mots , que je ne pus entendre sans en être charmé, je mis un genou à terre devant Antonia; et, dans l’excès de mon ravissement, lui prenant une de ses belles mains , je la baisai d’un air tendre et passionné. î\la chère Antonia , lui dis-je, votre franchise m’enchante ; continuez , que rien ne vous contraigne ; vous parlez à votre époux , que votre âme sc découvre tout entière à ses yeux. Je puis donc me flatter que vous ne nie verrez pas sans plaisir lier votre fortune à la mienne. Basile, qui arriva dans cet instant, m’empécba de poursuivre. Impatient de savoir ce que sa fille m’avoit répondu , et prêt à la gronder si elle eût marque la moindre aversion pour moi , il vint me rejoindre. Eh bien ! me dit-il , êtes-vous content d’Antouia? J’en suis si satisfait, lui ré- I | tondis-je , que je vais dès ce moment m’occuper j des apprêts de mon mariage. En disant cela , je ! quittai le père et la fille pour aller tenir conseil là-dessus avec mon secrétaire.