CHAPITRE VI. SIT
an compagnon sur la roule, vous savez que la livrée d’un premier minisire jelte de la poudre au* yeux.
Je ne pus m’empéchcr de rire de la sotte vanité de mon secrétaire ; et cependant , plus vain peutêtre encore que lui, je le laissai faire ce qu’il voulut. Pars, lui dis-je, et reviens promptement ; car fai une autre commission à te donner. Je veux t’envoyer au* Asturies porter de l’argent i ma mère. J’ai par négligence laissé passer le temps auquel j’ai promis de lui faire tenir cent pistolcs, que tu t’es obligé de lui remettre toi-même en main-propre. Ces sortes de paroles doivent être si sacrées pour un fils , que je me reproche mon peu d'exactitude à les garder. Vous avez raison, monsieur , me répondit Scipion , et je me sais mauvais gré de ne vous en avoir pas fait souvenir; mais patience , dans si* semaines au plus tard je vous rendrai compte de ces deu* commissions ; j’aurai parlé aux seigneurs de Leyva , fait un tour & votre château, et revu la ville d’Oviédo, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans donner au diable les trois quarts et demi de scs habitants. Je comptai donc au fils de la Coscolina cent pistolcs pour la pension de ma mère, avec cent autres pour lui , voulant qu'il fit gracieusement le long voyage qu’il alloit entreprendre.
Quelques jours après son départ , monseigneur fit imprimer notre mémoire , qui ne fut pas plus tôt rendu public , qu’il devint le sujet de toutes les conversations de Madrid. Le peuple, ami de la nouveauté , fut charmé de cet écrit ; l’épuisement des finances, qui étoit peint avec de vives couleurs, le révolta contre le duc de Lerme ; et si les coups de griffe qu’y recevoit ce ministre ne furent pas applaudis de tout le monde, du moins ' ils trouvèrent des approbateurs. Quant aux magnifiques promesses que le comte d’OIivarès y faisoit , et entre autres celle de fournir par une sage économie aux dépenses de l’état sans incommoder les sujets, elles éblouirent les citoyens en général, et les confirmèrent dans la grande opinion qu’ils avoient déjà de ses lumières : si bien que toute la ville retentit de ses louanges.
Ce ministre , ravi de se voir parvenu à son but, qui n’avoit été , dans cet ouvrage , que de s’attirer l’affection publique , voulut la mériter véritablement par une action louable et qui fût utile au roi. Pour cet effet, il eut recours à l’invention de l’empereur Galba, c’est-à-dire qu’il fit rendre gorge aux particuliers qui s’étoient enrichis , Dieu sait comment , dans les régies royales.
Quand il eut tiré de ces sangsues le sang qu’elles avoient sucé, et qu’il en eut rempli les coffres du roi, il entreprit de l’y conserver, en faisant supprimer toutes les pensions, sans en excepter la
sienne , aussi bien que les gratifications qui se faisoient des deniers du prince. Pour réussir dans ce dessein, qu’il ne pouvoit exécuter sans changer la face du gouvernement , il me chargea de coniposer un nouveau mémoire dont il me dit la substance et la forme. Ensuite il me recommanda de m’élever autant qu’il me serait possible au-dessus de la simplicité ordinaire de mon style , pour donner plus de noblesse à mes phrases. Cela suffit, monseigneur, lui dis-je ; votre excellence veut du sublime et du inmineux , elle en aura. Je m’enfermai dans le même cabinet nii j’avois déjà travaillé ; et là je me mis à l’ouvrage , après avoir invoqué le génie éloquent de l’archevêque de Grenade.
Je débutai par représenter qu’il falloit garder avec soin tout l’argent qui étoit dans le trésor royal , et qu’il ne devoit être employé qu’aux seuls besoins de la monarchie , comme étant un fonds sacré qu’il étoit à propos de réserver pour tenir en respect les ennemis de l’Espagne. Ensuite je faisois voir au monarque, car c’étoità lui que s’adressoit le mémoire, qu’en ôtant toutes les pensions et les gratifications qui se prenoient sur ses revenus ordinaires , il ne sc priverait point pour cela du plaisir de récompenser ceux de ses sujets qui se rendraient dignes de scs grâces , puisque, sans toucher à son trésor, il étoit en état de leur donner de grandes récompenses : qu’il avoit pour les uns des vice-royautés, des gouvernements, des ordres de chevalerie, des emplois militaires ; pour les autres, des commanderies ou des pensions dessus, des titres avec des magistratures; et enfin tontes sortes de bénéfices pour les personnes consacrées au culte des autels.
Ce mémoire , qui étoit beaucoup plus long que le premier , m'occupa près de trois jours ; mais heureusement je le fis à la fantaisie de mon maître, qni, le trouvant écrit avec emphase et farci de métaphores, m’accabla de louanges. Je suis bien content de cela, me dit-il en me montrant les endroits les plus enflés ; voilà des expressions marquées au bon coin. Courage, mon ami , je prévois que tu me seras d’une grande utilité. Cependant , malgré les applaudissements qu’il me prodigua , il ne laissa pas de retoucher le mémoire. Il y mit beaucoup du sien, et Gt une pièce d’éloquence qui charma le roi et toute la cour. La ville y joignit son approbation, augura bien pour l’avenir, et se flatta que la monarcliie reprendrait son ancien lustre sous le ministère d’un si grand personnage. Son excellence , voyant que cet écrit lui faisoit beaucoup d’honneur, voulut, pour la part que j’y avois , que j’cu recueillisse quelque fruit ; elle me fit donner une pension de cinq cents écus sur la commandcrie de Castille : ce qui me parut une
récompense honnête de mon travail , et me fut d'autant plus agréable, que ce n’étoit pas un bien mal acquis, quoique je l'eusse gagné bien aisément.