‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 303 sur 734 · CHAPITRE X. SSI · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. SSI

nia n’en murmure. Qu’il en murmure s’il veut , reprit le ministre, je m’en mets fort peu en peine, .le n'aime point sa branche, qui a usurpé sur celle d’Abrados le droit d’aînesse et les litres qui y sont attachés. Je serai moins sensible à ses plaintes qu'au chagrin qu’aura la marquise de Carpio , ma soeur, de voir échapper ma fille à son fils. Mais , après tout , je veux me satisfaire, et don Ramire l’emportera sur scs rivaux ; c’est une chose décidée.

Le comte-duc, m'ayant appris cette résolution , ne l’exécuta pas sans donner une nouvelle marque de sa politique singulière. Il présenta un mémoire au roi , pour le prier , aussi bien que la reine, de vouloir bien eux-mêmes marier sa fille, en leur exposant les qualités des seigneurs qui la recherchoient, 1 1 s'en remettant entièrement au choix que feroient leurs majestés : mais il ne laissoit pas , en parlant du marquis de Toral , de faire connoltre que c’éloit celui de tous qui lui étoit le plus agréable. Aussi le roi , qui avoit une complaisance aveugle pour son ministre , lui fit cette réponse : * Je "crois don Ilamirc Nunez digne de dona Maaria: cependant choisissez vons-méme. Le parti « qni vous conviendra le mieux sera celui qui me • plaira davantage.

• Le Roi. »

Le ministre affecta de montrer cette réponse; et , feignant de la regarder comme un ordre du prince, il se hSta de marier sa fille au marquis de Toral. Ce mariage précipité piqua vivement la marquise de Carpio, de même que tous les Guzraans, qui s’étoient flattés de l’espérance d’épouser dona Maria. Néanmoins les uns et les autres, ne pouvant empêcher cette union , affectèrent de la célébrer avec les plus grandes démonstrations de joie. On eût dit que toute la famille en étoit charmée ; mais les mécontents furent bientôt vengés d’une manière très-cruelle pour le comte-dur. Dona Maria acconcha au bout de dix mois d'une fille qui mourut en naissant , et peu de jours après elle fut elle-même la victime de sa couche.

Quelle porte pour un père qui n’avoit , pour ainsi dire , des yeux que pour sa fille , et qui voyoit avorter par là le dessein d’ôter le droit d’aînesse à la branche de Médina Sidonia! Il en fut si pénétré, qu’il s’enferma pendant quelques jours, et ne voulut voir personne que moi , qui , me conformant à sa vive douleur, parus aussi touché que lui. Il faut dire b vérité , je me servis de cette occasion pour donner de nouvelles larmes à la mémoire d’Antonia. Le rapport que sa mort avoit avec celle de la marquise de Toral rouvrit une plaie mal fermée , et me mit si bien en train de m’affliger, que le ministre, tout accablé qu’il

étoit de sa propre douleur, fut frappé de la mienne. Il étoit étonné de me voir entrer , comme je faisois, dans scs chagrins. Gil Blas, me dit-il un jour que je lui parus plongé dans une tristesse mortelle , c’est une assez douce consolation pour moi d’avoir un confident si sensible à mes peines. Ah ! monseigneur, lui répondis-jc en lui faisant tout l'honneur de mon affliction, il faudroit que je fusse bien iugrat et d'un naturel bien dur , si je ne les sentois pas vivement. Puis-je penser que vous pleurez une fille d'un mérite accompli , et que vous aimiez si tendrement , sans mêler mes pleurs aux vôtres? Non, monseigneur, je suis trop plein de vos bontés pour ne partager pas toute nu vie vos plaisirs et vos ennuis.

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