‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 309 sur 734 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

avec dona Ilclena. Comme j’avois passé le temps prescrit par le cointc-duc pour mon voyage, je craignois que ce ministre n’eût donné à un autre la lieutenance qu'il ui'avoit promise ; mais il n’en avoil point disposé, et il eut la bonté de rece- | voir les excuses que je lui fis de mon retardement.

Je suis donc, poursuivi Cogollos , lieutenant de la garde espagnole, et j’ai de l’agrément dans mon poste. J’ai fait des amis d’un commerce agréable , et je vis content avec eux. Je voudrais pouvoir en dire autant , s’écria don André ; mais je suis bien éloigné d’étre satisfait de mon sort : j'ai perdu mon emploi , qui ne laissoit pas de m’être fort utile , et je n’ai point d’amis qui aient assez de crédit pour m’en procurer un solide. Pardonnez-moi , seigneur don André, interrompis-je en souriant, vous avez en moi un ami qui peut vous être bon à quelque chose. Je vous ai déjà dit que je suis encore plus aimé du comteduc que je ne l’étois du duc de Lermc, et vous osez me dire en face que vous n’avez personne qui puisse vous faire obtenir un solide emploi ! Ne vous ai-je pas déjà rendu un pareil service? Souvenez - vous que , par le crédit de l'archevêque de Grenade , je vous fis nommer pour aller remplir au Mexique un poste où vous auriez fait votre fortune si l’amour ne vous eût point arrêté dans la ville d’Alicante. Je suis bien plus en étal de vous servir présentement, que j’ai l’oreille du premier ministre. Je m’abandonne donc à vous, répliqua Tordesilias; mais, ajouta-t-il en souriant à son tour, ne m'envoyez pas, de grâce, à la Nouvelle - Espagne ; je n’y voudrais point aller, quand on m’y vomirait faire président de l’audience 1 même du Mexique.

Nous fûmes interrompus dans cet endroit de notre entretien par donaUelona,qui arriva dans la salle, etdontla personne toute gracieuse remplit l’idée charmante que je m’en étois formée. Madame, lui dit Cogollos, je vous présente le seigneur de Santillane, dont je vous ai parlé quelquefois, et dont l’aimable compagnie a souvent dans ma prison suspendu nies ennuis. Oui , madame , dis - je à dona Hclena , don Gaston vous dit la vérité. Ma conversation lui plaisoit, parce que vous en faisiez toujours la matière. La fille de Georges répondit modestement à ma politesse ; après quoi je pris congé de ces deux époux , en leur protestant que j’étois ravi que l’hymen eût enfin succédé à leurs longues amours. Ensuite, m’adressant à Tordesilias, je le priai de m’appreudre sa demeure ; et lorsqu’il me l’eut en-

1 Les audiences sont les cours supérieures de jusiiee et de police, dont les membres svnt des personnages forl considérables dans les colonies espagnoles.

I soignée : Sans adieu, lui dis-je, don André; | j’espère qu’avant huit jours vous verrez que je i joins le pouvoir à la bonne volonté.

Jeu’eneospaslcdémcuü. Dèslelcndemain même le comte-duc me fournit une occasion d’obliger ce châtelain. Santillane , me dit son excellence, la place de gouverneur de la prison royale de Valladolid est vacante : elle rapporte plus de trois cents pistoles par an ; il me prend envie de te la donner. Je n’en veux point , monseigneur , lui répondis -je, valût- elle dix mille ducats de rente ; je renonce à tous les postes que je ne puis * occuper sans m’éloigner de vous. Mais, reprit te ministre, tu peux fort bien remplir celui-là sans être obligé de quitter Madrid , que pour aller de temps en temps à Valladolid visiter la prison ; cela , comme tu vois, n’est pas incompatible. Vous direz, lui repartis-je, tout ce qu'il vous plaira ; je ne veux de cet emploi qu’à condition qu’il me sera permis de m’en démettre en faveur d’un brave gentilhomme appelé don André de Tordesilias, ci-devant châtelain de la tour de Ségovie : j’aimerois à lui faire ce présent, pour rcconnoilrc les bons traitements qu’il m’a faits pendant ma prison.

Ce discours fit rire le ministre, qui me dit : C’est-à-dire, Gil Blas, que tu veux faire un gouverneur de prisou royale comme tu as fait un vice-roi. Eh bien! soit, mon ami, je t’accorde la place vacante pour Tordesilias ; mais , dis-moi tout naturellement quel profit il doit t’en revenir ; car je ne te crois pas assez sol pour | vouloir employer ton crédit pour rien. Monscij gneur , lui répondis-je , ne faut-il pas payer ses dettes? Don André m’a fait sans intérêt tous les plaisirs qu’il a pu , ne dois-je pas lui rendre la pareille ? Vous êtes devenu bien désintéressé, monsieur de .Santillane, me répliqua son excellence en riant ; il me semble que vous l’étiez beaucoup moins sous le dernier ministère. J’en conviens, lui repartis-je : le mauvais exemple corrompit mes mœurs : comme tout «c vendoit alors, je me conformai à l’usage; et, comme aujourd'hui tout se donne , j’ai repris mon intégrité.

Je fis donc pourvoir don André de Tordesilias du gouvernement de la prison royale de Valladolid , et je l’envoyai bientôt dans cette ville aussi satisfait de son nouvel établissement que je l’étois de m’être acquitté envers lui des obligations que je lui avois.

3Sb GIL BLAS.

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