‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 44 sur 734 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Quoique l'œil qui le* volt ne le* suive qu'à peine/

Il leur dit : Cher* Xanlhus, Balius, avancez ;

Et , lorsque vous serez du carnage lassés .

Quand les Troyens fuyant rentreront dans leur ville, Regagnez notre camp, mais non pas sans Achille Xanlhus baisse la tête, et répond par ces mou : Achille, vous serez content de vos chevaux ,

Ils vont aller au gTé de votre impatience ;

Mais de votre trépas l'instant fatal s'avance.

Juoon aux yeux de bœur ainsi le fait parler,

El d'Achille aussitôt le char semble voler.

Les Grecs, en le voyant, de mille cris de joie Soudain font retentir le rivage de Troie.

Ce prince, revêtu des armes de Vulcain ,

Parolt plus éclatant que l'astre du matin .

Ou tel que le soleil , commençai^ sa carrière,

S’élève pour donner au monde la lumière ;

Ou brillant comme un feu que les villageois font Pendant l'obscure nuit sur le sommet du mont.

Je m'arrête , a poursuivi l'auteur tragique, pour vous laisser respirer un moment ; car si je vous récitais toute ma scène de suite , la beauté de ma versification , et le grand nombre de traits brillants et de pensées sublimes qu’elle contient , vous sufloqueroient. Remarquez la justesse de cette comparaison : Plus Matant qu'un feu que les villageois font.... Tout le monde ne sent point cela ; mais vous , qui avez de l’esprit , et du véritable, vous en devez être enchanté. Je le suis, sans doute, a répondu l'auteur comique en souriant d’un air malin ; rien n’est si beau , et je suis persuadé que vous ne manquerez pas de parler aussi , dans votre tragédie , du soin que prcnoit Tbétis de chasser les mouches troyennes qui s’approchoicnt du corps de Patrocle. Ne pensez pas vous en moquer, a répliqué le tragique : un poète qui a de l’babileté peut tout risquer ; cet endroit-là est peut-être celui de ma pièce le plus propre à me fournir des vers pompeux ; je ne le raterai pas, sur ma parole.

Tous mes ouvrages , a-t-il continué sans façon, sont marqués au bon coin : aussi quand je les lis, il faut voir comme on les applaudit ; je m’arrête à chaque vers pour recevoir des louanges. Je me souviens qu’un jour je lisois à Paris une tragédie dans une maison où il va tous les jours des beauxesprits à l’heure du dîner, et dans laquelle , sans vanité, je ne passe pas pour un Pradon : la grande comtesse de Vieille-Brune y était; elle a le goût fin et délicat ; je suis son poète favori. Elle pleuroit à chaudes larmes dès la première scène ; elle fut obligée de changer de mouchoir au second acte ; elle ne fit que sangloter au troisième ; elle se trouva mal au quatrième ; et je crus, à la catastrophe , qu’elle alloit mourir avec le héros de ma pièce.

A ces mots, quelque envie qu’eût l’auteur comique de garder son sérieux, il lui est échappé un éclat de rire. Ah ! que je reconnois bien , dit-il , cette bonne comtesse à ce trait-là : c’est une femme

qui ne peut souffrir la comédie ; elle a tant d’aversion pour le comique, qu’elle sort ordinairement de sa loge après la grande pièce, pour emporter toute sa douleur, ta tragédie est sa belle passion : que l’ouvrage soit bon ou mauvais, pourvu que vous y fassiez parler des amants malheureux , vous êtes sûr d’attendrir la dame. Franchement , si je composois des poèmes sérieux, je voudrois avoir d’autres approbateurs qu’elle

Oh ! j’en ai d’autres aussi, dit le poète tragique ; j’ai l’approbation de mille personnes de qualité , tant mâles que femelles... Je me défierois encore du suffrage de ces pcrsonnes-là , interrompit l’auteur comique ; je serois en garde contre leurs jugements. Savez-vous bien pourquoi ? c’est que ces sortes d’auditeurs sont distraits , pour la plupart, pendant une lecture, et qu’ils se laissent prendre à la beauté d'un vers, ou à la délicatesse d’un sentiment : cela suffit pour leur faire louer tout un ouvrage , quelque imparfait qu’il puisse être d’ailleurs. Tout au contraire , entendent-ils quelque vers dont la platitude ou la dureté leur blesse l’oreille, il ne leur en faut pas davantage pour décrier une bonne pièce.

Hé bien ! a repris l’auteur sérieux, puisque vous voulez que ccs jugcs-15 me soient suspects, je m’en fie donc aux applaudissements du parterre. Hé I ne me vantez pas, s’il vous plaît, votre parterre , a répliqué l’autre ; il fait paraître trop de caprice dans ses décisions. Il se trompe quelquefois si lourdement aux représentations des pièces nouvelles, qu’il sera des deux mois entiers sottement enchanté d’un mauvais ouvrage. Il est vrai que , dans la suite, l’impression le désabuse, et que l’auteur demeure déshonoré après un heureux succès.

C’est un malheur qui n’est pas à craindre pour moi , a dit le tragique : on réimprime mes pièces aussi souvent qu’elles sont représentées. J’avoue qu’il n’en est pas de même des comédies : l’impression découvre leur foiblesse : les comédies n’étant que des bagatelles , que de petites productions d’esprit... Tout beau , monsieur l’auteur tragique, interrompit l’autre, tout beau : vous ne songez pas que vous vous échauffez ; parlez , de grâce , devant moi , de la comédie avec un peu moins d’irrévérence. Pensez -vous qu’une pièce comique soit moins difficile à composer qu’une tragédie ? Détrompez-vous : il n’est pas plus aisé de faire rire les honnêtes gens, que de les faire pleurer. Sachez qu’un sujet ingénieux , dans les mœurs de la vie ordinaire, ne coûte pas moins à traiter que le plus beau sujet héroïque

Ahl parbleu, s’écrie le poète sérieux d’un ton railleur, je suis ravi de vous entendre parler dans ccs termes. Hé bien ! monsieur Calidas, pour évi-

lcr la dispute, je veux désormais autant estimer j Eu mémo temps ils se sont pris tous deux à la vos ouvrages , que je les ai méprisés jusqu’ici. Je gorge et aux cheveux, et les coups de poings et de me soucie fort pou de vos mépris, monsieur Gi- pieds n’ont pas été épargnés de part et d’autre. Un blet . reprend avec précipitation l’auteur comique; Italien, couché dans la chambre voisine, a entendu et pour répondre à vos airs insolents, je vais vous ( tout ce dialogue; et au bruit que les auteurs faidire nettement ce que je pense des vers que vous soient en se battant , il a jugé qu’ils étoient aux venez de me réciter ; ils sont ridicules, et les prises. Il s’est levé, et par compassion pour ces pensées , quoique tirées d'Homère, n’en sont pas Français, quoique Italien, il a appelé du monde, moins plates. Achille parle à scs chevaux; ses che- Un Flamand et deux Allemands, qui sont ces pervaux lui répondent : il y a là-dedans une image sonnes que vous voyez en robes de chambre, vieubasse, de même que dans la comparaison du feu nentavec l’ Italien séparer les combattants, que les villageois font sur une montagne. Ce n’est Ce démêlé me paroît plaisant, dit don Cleophas. pas faire honneur aux anciens que de les piller de liais, à ce que je vois, les auteurs tragiques , en cette sorte : ils sont , à la vérité, remplis de clioses France , s’imaginent être des personnages plus admirables; mais il faut avoir plus de goût que importants que reux qui ne font que des comédies, vous n’en avez |K>ur faire un heureux choix de Saus doute , répondit Asniodce. Les premiers se celles qu’on doit emprunter d’eux. croient autant au-dessus des autres , que ks héros

Puisque vous n’avez pas assez d'élévation de des tragédies sont au dessus des valets des pièces génie, a répliqué Giblet, pour apercevoir les comiques. Eli ! sur quoi fondent -ils leur orgueil, beautés de ma poésie . et pour vous punir d’avoir répliqua l’écolier? Est-ce qu’il seroit en efTet plus osé critiquer ma scène, je ne vous en lirai pas la difficile de faire une tragédie qu’une comédie? La suite. Je ne suis que trop puni d'en avoir entendu question que vous me faites, repartit le Diable, a le commencement , a reparti Calidas : il vous sied cent fois été agitée, et l’est encore tous les jours, bien à vous de mépriser mes comédies. Apprenez Pour moi , voici comment je la décide, n’en dé-

que la plus mauvaise que je puisse faire sera tou- plaise aux hommes qui ne sont pas de mon senti-

jours fort au-dessus de vos tragédies , et qu’il est ment : je dis qu'il n’est pas plus facile de composer

plus facile de prendre l’essor et de se guinder sur une pièce comique qu’une tragique ; car si la der-

de grands sentiraens , que d'attraper une plaisan- nière étoit plus difficile que l'autre, il faudroit terie fine et délicate. conclure de là qu’un faiseur de tragédies seroit

Grâce au ciel , dit le tragique d’un air dédai- plus capable de faire une comédie que le meilleur gneux , si j'ai le malheur de n'avoir fias votre es- auteur comique ; ce qui ne s'accorderoit pas avec lime, je crois devoir m’en consoler. La cour juge l’expérience. Ces deux sortes de poèmes deuiauplus favorablement de moi que vous ne faites; et dent donc deux génies d’un caractère différent,

la pension dunt elle m’a bien voulu Eh ! ne mais d’une (■gale habileté.

croyez pas m’éblouir avec vos pensions de cour. Il est temps, ajouta le boiteux, de finir la digresinterrompil (Validas : je sais trop de quelle manière sion : je vais reprendre le fil de l’histoire oue vous on les obtient, pour en faire plus de cas de vos ou- avez interrompue, vrages. Encore une fois, ne vous imaginez pas

mieux valoir que les auteurs comiques ; et pour CHAPITRE XV.

»ous prouver iw'ine que je suis convaincu qu’il suil* el coocluvion de l hiwoir. de I. forc.de l amliid est plus aisé de composer des poèmes dramatiques

sérieux que d'autres , c’est que si je retourne en Si les valets de dona Théodora n’avoient pu etn- France, et que je n’y réussisse pas dans le co- pécher son enlèvement, ils s'y étoient du moins

inique, je m’abaisserai à faire des Lragédies. i opposés avec courage, et leur résistance a voit été Pour un composeur de farces, dit le poète ira- fatale à une partie des gens d’Alvaro Ponce. Us en gique , vous avez bien de la vanité. Pour un ver- avoienl entre autres blessé un si dangereusement , sificateur qui ne doit sa réputation qu’à de faux que ses blessures ne lui ayant pas permis de suivre brillants, dit fauteur comique, vous vous en faites ses camarades , il étoit demeuré presque sans vie bien accroire. Vous êtes un insolent, a répliqué étendu sur le sable.

l’autre. Si je n'étais pas chez vous , mon petit On reconnut ce malheureux pour un valet de monsieur Calidas , la péripétie de cette aventure don Alvaro; et comme on s’aperçut qu’il rrapiroit vous apprendrait à respecter le cothurne. Que encore , on le porta au château . où l’on n'épargna cette considération ne vous retienne poiul , mon rien pour lui faire reprendre ses esprits. On en grand monsieur Giblet, a répondu Calidas : si vous i vint à bout , quoique le sang qu’il avoit perdu avez envie de vous faire battre, je vous battrai l'eût laissé dans une extrême foi blesse. Pour Pcuaussi bien chez moi qu’ailleun». gager à parler, on lui promit d’avoir soin de ses

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