CHAPITRE III
cl son gendre étoilaussi de ce caractère-là. Nous ne noos proposions pas moins que de mettre en mouvement la cour et la ville, et de faire toutes les affaires du royaume. Malheureusement, pour y réussir, nous comptions, lui sur ma bourse , et moi sur la sienne ; ce qui n’étoit que pure illusion , comme nous nous en aperçûmes dès que nous fûmes obligés de nous communiquer l’un à l’autre l’état de nos fonds. Nous nous désabusâmes tons deux sans en venir aux reproches , puisque nous n’avions rien à nous reprocher ; au contraire, la mutuelle confidence que nous nous fîmes rendit notre union encore plus étroite ; et nous comtoissant pour ce que nous étions, nous nous promimes, à l’exemple des voleurs, de nous être fidèles.
Notre société fit d’abord un très-grand bruit , par le soin que don André pronoit de dire , d’un air mystérieux à tout le monde , qu’il avoit choisi pour gendre un homme qui avoit des richesses immenses. Cela se répandit partout, et nous attira de la pratique. On venoit à nous préférablement à tous les autres banquiers; et nous aurions, par notre seul crédit, augmenté de jour en jour la bonne opinion que l’on avoit de nos biens ; si nous nous fussions bornés à vivre avec les marchands , nous aurions infailliblement fait une grosse fortune ; mais le foible étonnant que mon beau-père avoit pour lespersonnes de quaüté nous empêchoit de nous enrichir : ce qu’il venoit de recevoir d’une main, il le donnoit de l’autre. Il étoit si entéié d’un comte, d’un marquis, d’un chevalier de Saint-Jacques , qu’il ne pouvoit rien leur refuser, lorsqu’ils s’adressoient à lui pour le prier de leur prêter de l’argent, pour peu qu’ils lui fissent d’honnétetés ; ce qu’ils ne manquoient pas alors de lui prodiguer. Qu’un ministre en passant l’eût regardé d’un air gracieux , il lui faisoil dès le lendemain des présents aussi considérables qu’inutiles. Il vouloit toujours suivre les chimères que son esprit enfantoit; et lorsqu’il m’arrivoit de lui en représenter l’extravagance , il se mettoit à rire, se moquoit de moi, comme si je n’eusse pas eu le sens commun, et me traitoit d’homme neuf en matière d’affaires du grand monde.
Cependant, avec toute son expérience , il dissipoit (ont ce que nous avions de plus liquide , et noos étions réduits à nous servir de toutes sortes de moyens pour nous faire de nouveaux fonds. Que ne mettions-nous point en œuvre pour cela 1 Nous nous mêlions d’acheter et de vendre, nous troquions, nous prêtions à gros intérêts : il n’y avoit aucun commerce que nous ne fissions. Outre ce qnc je savois déjà . mon industrie, que je ralfinois tons les jours en l’exerçant , me fournlssoit de nouvelles idées pour le bien delà société.
J’avouerai pourtant qu’avec tout cela je n’étois qu’un ignorant en comparaison du beau-père. Les profits que nous faisions auraient suffi pour nous entretenir agréablement, pour peu que nous eussions été capables d’user d’économie; et nous n’aurions pas été obligés de faire de méchantes affaires , qu’avec toute notre adresse nous avions quelquefois assez de peine à cacher : mais nos dépenses domestiques élnient excessives. Si don André aimoit le Inxe et la bonne chère, sa fille le surpassoit encore en cela : elle ne trouvoit rien de trop riche et de trop beau pour elle. Nous avions une table de seigneur , une fois pins de domestiques qu’il ne nous convcnoit d’en avoir, et notre maison ne déscmplissoit point de parentes et d’amies qu’il falloit régaler à grands frais.
Ce train de vie ne fiattoit pas moins mon (rameur que celle de ma femme . et je m’en accommodai à merveille, tant qnc l’état de nos affaires fut florissant. Je ne m’en lassai que deux ou trois années après notre mariage , et lorsque je m’aperçus que notre fortune commcnçoit à prendre une nouvelle et vilaine face , tant par notre mauvaise conduite , que par quelques coups de malheur qu’il nous fallut essuyer. Frappé du péril de nous voir bientôt à sec, je voulus, d’un air de douceur, représenter ma crainte à Eugénie : Dieu sait de quelle façon elle me reçut , et comme elle me traita 1 Je m’en plaignis à don André , qui lui fit des reproches ; toute sa famille même m’appuya. Cependant mes plus douces paroles , les remontrances de son père , et les prières de scs parents ne servirent qu’à l’aigrir davantage contre moi. En un mot , elle me déclara qu’elle ne prétendoit point que l’on fit la moindre réforme dans notre maison. Après cet arrêt , que le caractère de ma femme rendoit définitif, je pris sagemeut ie parti de ne plus la contredire, et de m’armer d’une nouvelle patience.
Je ne laissois pas pourtant de voir avec une extrême douleur fondre ainsi mon argent d’Italie, et s’en aller au bruit du tambour ce qui m’étoit venu au son de la flûte. Je ne pouvois penser aux suites de mon mariage sans soupirer amèrement de regret d’avoir été assez insensé pour me marier. Quelquefois, pour m’excuser d’avoir fait cette sottise , je me rappelois la figure brillante que faisoil don André lorsque je devins son gendre , et je me disois à moi-même ; Qui se serait jamais imaginé que tu trouverais ta ruine dans un établissement qui sembloit te répondre de la plus solide fortune? Quand je remarquai qu’il n’y avoit plus d’espérance de me soutenir encore long-temps sur le même pied où j’étois , je m’adressai au heaupérc pour lui demander conseil dans une conjoncture si délicate. J7
GUZMAN D'ALFARACIIE.
C’est dans celle occasion qu'il me fit voir qu’il | étoit consommé clans toutes sortes de rubriques.
Il s’agit ici , me dit-il , de faire ce que j’ai fait i moi-même en pareil cas ; il s’agit de sauver le | bien qui vous reste aux dépens de celui du pro- ; cbain. Alors , sans perdre de temps, il composa des contre-letires , des transports , de faux contrats , et je ne sais combien d’autres actes semblables, tous également dignes d’une récompense | publique , si l’on rendoit justice aux honnêtes gens qui eu font usage. Il n’en demeura pas à ces pru- ; dentés précautions : pour remettre en vigueur i mon crédit, qui lui éloit nécessaire, il me fit ' acheier une rente de cinq cents ducats que son ! frère possédoit : quand je dis acheter , je veux dire en apparence; car nous n’avions pas, le beau-père et moi, à nous deux, la somme d’argent que nous devions montrer au notaire , afin qu'il pût témoigner que la rente avoit été payée.
Il ne nous en coûta que cinquante écos d’intérêt pour avoir cette somme, que nous empruntâmes pour un jour seulement , et celte vente se fit par ce moyen : bien entendu qu’en même temps je remis au vendeur un écrit, par lequel je déclarois formellement que ladite rente desdits cinq cents ducats ne m’appartenoit point, et qu'elle étoit réel- lementà lui, h qui j'en abandonnois la jouissance, comme une chose* à laquelle je n’avois aucune pré- | tontion. J’étois très-content de ces tours de passepasse, parce qu’ils ni’étoient avantageux. Déplus, je savois qu’on les faisoit sans scrupule clans toutes les villes marchandes, et les contre-lettres surtout me paroissoient une belle invention pour le commerce.
Grâce à mon beau-père , je me vis doue assuré de quelque chose, en cas que la fortune me devînt tout-i-fait contraire ; et pouvant négocier de nouvel argent sur ces cinq cents ducats de rente, je continuai mon train ordinaire. Malheureusement il n’éloit pas possible que ce fût pour longtemps. Les gens qu’on trompe se désabusent ; et d’ailleurs ma femme, dépensant toujours plus que je negagnois, me réduisit enfin à la cruelle nécessité de succomber sous le poids dont j’élois chargé. Don André fut encore assez heureux pour se tirer d’intrigue. Pour moi, je ne pus éviter les grilles •d'un maudit alguazil , qui m’arrêta de la part de mes créanciers, et inc conduisit en prison; mais ils furent bien sots, lorsque , s'apprêtant à sc saisir de mes effets, ils apprirent qu’ils étoient à couvert. J’eus pourtant la conscience assez bonne pour ne vouloir pas qu’ils perdissent tout; je leur donnai la dixième partie de leur dû, et je m'engageai à leur payer le reste dans dix ans. C'est ainsi que je me tirai de leurs mains.
L’orgueilleuse Eugénie conçut un si grand dé-
plaisir de mon emprisonnement et de ma banqueroute , dont clic s’imaginoit que toute la honte ne tomboit que sur elle , qu’il n'y eut pas moyen de la consoler. Elle en mourut de chagrin ; et comme elle ne laissa point d’enfants, je me trouvai dans l'obligation de rendre sa dot ; ce qui . dans l’état où j’étois, ne pouvoit que m’incommoder, ou plutôt achever de m’abîmer. Aussi , pour dire la vérité, les larmes que sa mort me fit répandre ne furent pas l’elTet du regret d’avoir perdu ma femme, je ne pleurois que l’argent qu’elle m’avoit dépensé follement, et celui que j’avois à remettre au beaupère. Je ne manquai pas toutefois de faire le bon mari par bienséauce, et j’ordonnai des funérailles si superbes , que mes créanciers en murmurèrent. Étant devenu veuf, je ne cessai pas de vivre en bonne intelligence avec don André. Véritablement notre société sc rompit , et je rendis à ce banquier ses dix mille francs, sans avoir avec lui la moindre dispute. Outre que je n’aurois pas gagné à le chicaner, c’étoit un homme qui étoit le maître de mes aiïaires , et dont j’avois encore besoin. Je fis donc fort docilement tout ce qu’il exigea de moi , et il me sut si bon gré de la conduite que j’avois tenue avec lui, qu’il en usa de son côté parfaitement bien avec moi.